août 31st, 2018 by admin

La Ville de Lille vient de céder le Palais Rameau à trois écoles d’ingénieur qui en feront un laboratoire d’agriculture automatisée et hors-sol. Alors que la Ville détruit les derniers espaces possibles de verdure, îlot Pépinière et friche Saint-Sauveur, elle recrée une nature artificielle, sous cloche, et pilotée par des capteurs. Cette artificialisation des terres et de l’agriculture avance d’un pas serein grâce l’appui des Verts qui voient là une réponse aux « enjeux écologiques du XXIe siècle ». Avec des amis pareils, la nature n’a plus besoin d’ennemis.

Le calendrier se passe parfois de commentaire. Dans le même Conseil municipal, Martine Aubry rappelle son engagement dans la bétonnisation de l’îlot Pépinière, ancienne parcelle horticole, et cède le Palais Rameau, du nom d’un horticulteur lillois, à trois écoles d’ingénieur spécialisées dans l’« agriculture de précision ». Donc : Martine Aubry remplace des horticulteurs avec de la terre sur les mains par des agro-informaticiens du substrat chimique. Après que la mécanisation des champs ait saigné les rangs des paysans, l’automatisation supprime les derniers « travailleurs de la terre ».

Une agriculture sans terre ni agriculteurs

Les trois écoles d’ingénieur en question appartiennent à la Catho et se nomment ensemble « Yncréa ». Leur regroupement forme des ingénieurs et chercheurs en nanotechnologies, smart farming, chimie verte, smart grids (ex : Linky) ou maison intelligente. Yncréa est donc un agent du renouvellement actuel du capitalisme dans les technologies de pilotage de la planète, de la ville, de la maison et du vivant, pour aller decrescendo dans la perspective. Détail qui ne manque pas de saveur : le directeur d’Yncréa est ingénieur militaire, à la fois chevalier de la Légion d’honneur et du Mérite agricole, passé par la Délégation générale à l’armement et la sûreté nucléaire. Ses rangs de topinambours seront bien désherbés sur les côtés.

Leur agriculture hors-sol (préférez « urbaine », « de précision », « connectée » ou « verticale » si vous deviez masquer vos intentions) passe au stade 2.0. Les semences sont toujours sélectionnées pour ce type de terroir hydroponique. Les légumes plongent toujours leurs racines dans un substrat et des intrants artificiels. Mais les bâtiments sont désormais « pilotés par des technologies contrôlant les paramètres de production (luminosité, apports en eau, en nutriments…) et alliant les compétences en conception de bâtiments intelligents, agronomie et automatisation. »1 Les Pays-Bas par exemple, surnommés la « Silicon Valley de l’agriculture », ont les meilleurs rendements du monde grâce à des serres où la lumière, l’arrosage, les intrants ou la ventilation sont entièrement automatisés. Le modèle vaut aussi pour les élevages de porcs, de volailles – sans parler des citadins. Le smart farming est à l’agriculture ce qu’un « réseau social » est à l’amitié. Une relation à la terre pilotée par ordinateur, privatisée par des ingénieurs et leurs firmes, produisant une alimentation sans goût pour une vie sans qualité.

L’avancée du désert vert

L’élu Julien Dubois soutint l’initiative au nom du groupe écologiste. Reprenant les éléments de langage de circonstance, celle-ci répondrait aux « enjeux écologiques du XXI° siècle ».2 Quels sont ces « enjeux » ? En quoi Yncréa y « répond » ? Nulle explication chez les élus qui s’écharpent à peine sur le superflu, l’absence d’appel d’offres ou la privatisation du Palais Rameau. Mais sur le fond : rien.

Dans les Hauts-de-France comme au niveau global, les terres cultivables manquent. La planète compte bientôt 10 milliards d’estomacs en même temps que les terres arables disparaissent sous les effets conjoints de l’urbanisation, de la pollution et l’appauvrissement des sols, de l’élevage intensif ou du manque d’eau. Près de nous, autour de l’ancien site Metalleurop, 500ha de terres saturées en plomb interdisent toute culture comestible. À Lille, les 23 ha de la friche Saint Sauveur seront enfouis sous du logement intensif et des bureaux, plutôt que rendus – enfin ! – à des activités plus humaines.

Face à ce dilemme comptable, les technocrates ont leurs solutions. Pour aller des plus lointaines aux plus proches, Elon Musk (Tesla) souhaite coloniser Mars ; Peter Thiel (PayPal, Facebook) bâtit des villes flottantes alimentées aux algues3 ; Larry Page (Google) finança le premier steak in vitro ; et toute une flopée d’urbanistes se gaussent d’agriculture urbaine : soit en utilisant les toits des buildings, soit sur les sols pollués des friches industrielles, soit encore dans les souterrains des grandes villes, ainsi qu’Anne Hidalgo l’expérimente à Paris. Après avoir épuisé la Terre, la cyber-agriculture s’attaque aux océans, aux sous-sols, et pourquoi pas à l’espace, dans une fuite en avant technologique. Les écologistes applaudissent. Et l’Union européenne s’interroge sur une labellisation « bio » du hors-sol.

Ce scénario d’artificialisation et de privatisation du vivant ne devrait surprendre aucun Lillois. Non seulement parce qu’il est d’une banalité confondante au regard de l’état du monde. Surtout parce que la Ville nous avait prévenus, dès 2013, dans une exposition « Natures artificielles » à la Gare Saint-Sauveur. Les artistes convoqués nous y jetaient leurs « visions originales d’un réel transfiguré par une époque mutante où l’homme joue de son emprise ambiguë [sur la nature]. On y crois[ait] des expérimentations scientifiques qui réécrivent l’Histoire, théâtres de robots agriculteurs, parcelles de cosmos comprimées, poupées mutantes issues d’expérimentations génétiques, végétaux à humeurs variables, terre tremblant au son de la voix, etc. »4 L’enfer vert était annoncé.

Quant à ceux qui ne veulent pas ajouter de l’artifice au désastre, qui ne souhaitent pas gérer les nuisances mais bien les supprimer, ils peuvent se joindre à nous dans une opposition résolue à la bétonnisation de Saint-Sauveur et à la reconversion technologique du Palais Rameau.

Hors-sol, Braderie 2018.

Pour aller plus loin :

L’Enfer vert, TomJo, L’échappée, 2013.

Paradis pourri – Smart islands en Polynésie, hors-sol & Pièces et main d’œuvre, 2017.

Homo homini porcus – Dans l’homme tout est bon, Yannick Blanc, Sens & Tonka, 2017.

1Yncrea.fr

2Conseil municipal du 22 juin 2018, site d’Europe écologie – Les Verts

3Paradis Pourri – Smart islands en Polynésie, Hors-sol et Pièces et main d’œuvre, 2017.

octobre 25th, 2016 by admin

Des connexions contre nature

Écologistes, végans et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un représentant du mouvement transhumaniste à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Vert en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science. » Il aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation. Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé. C’est ce que montre ce texte de TomJo .

A lire ici : ecologisme-et-transhumanisme

A imprimer au format « Livret » : ecologie-et-transhumanisme_brochure

TomJo participera à une conférence-débat « Du monde machine aux transhumains » le 11 novembre 2016 à 14h au salon Marjolaine de Paris (parc floral de Vincennes), avec Jean-Louis Meurot, éleveur de moutons, et Pièces et main d’oeuvre.

juillet 14th, 2013 by admin

Éric Quiquet, élu vert aux transports, Philippe Vasseur, président de la Chambre de commerce, et Jean-François Caron, élu vert régional, conversaient ensemble de la « transition écologique » promise par le gouvernement Ayrault. Écologistes, patrons et citoyens associatifs étaient plus de 300 ce mercredi 10 juillet 2013 dans les locaux de LMCU pour communier dans cette fuite en avant productive mais verte : la « troisième révolution industrielle » de Jeremy Rifkin, qui n’attend plus que sa béatification. Ce « catalyseur », selon les mots de l’élue verte à la recherche Sandrine Rousseau[1], rendra son « Master plan » pour la Région Nord-Pas de Calais le 25 octobre prochain lors du « World forum » – le raout annuel du patronat local. Nous vous en avons déjà dévoilé la teneur dans L’Enfer Vert : l’optimisation sous contrainte technologique grâce aux cartes à puce RFID, aux réseaux d’eau et d’électricité « intelligents », et aux énergies supposées renouvelables. « Nous devons travailler sur l’innovation : réseaux, production et stockage d’énergie, efficacité énergétique mais aussi sur les changements de comportement… » clame Jean-François Caron, la tête de gondole Europe-Écologie du Conseil régional. La question n’est pas celle de notre modèle de développement, mais comment le faire perdurer malgré ses « externalités négatives », tout en solidifiant les marges de profits des entrepreneurs présents. Nos « comportements » s’y soumettront.

Notre région ne se remettra déjà pas des deux premières révolutions industrielles qui ont saccagé les paysages, contaminé l’eau, la terre et la santé des ouvriers dans l’absurdité du travail à l’usine. Alors ils y vont de plus belle. Les nécessités de la « Crise » rejoignant celles de notre survie, tous les espoirs se portent sur ces nouvelles technologies qui créent de l’emploi et contraignent nos comportements vers la baisse des rejets de gaz à effet de serre – paraît-il. Avec la RFID (déjà présente dans la carte de transports Pass Pass), les compteurs Linky et les smartphones, nos faits et gestes seront enregistrés et optimisés comme dans une vulgaire chaîne logistique. Ce qu’il nous en coûtera ? La liberté de vivre et de se déplacer sans l’œil d’un mouchard écologique. Chekib Gharbi, le directeur d’EuraRFID, était d’ailleurs présent à cette sauterie sur la « transition énergétique » pour vendre sa ville « intelligente » : Sunrise[2] ou la smarthome, cette maison automatisée qui saura tout de notre mode de vie[3].

« La transition énergétique a déjà commencé », se gratifie Jean-Claude Baudens, le directeur régional d’ERDF (La Voix du Nord, 10 juillet 2013). Et le convoyeur d’énergie nucléaire d’évoquer le développement de l’éolien pour justifier ses nouvelles lignes à très haute tension et ses compteurs électriques Linky – Jean-Marc Ayrault vient d’annoncer leur généralisation grâce à ses « Investissements d’avenir »[4]. Pour ERDF comme pour les autres, ce qu’ils appellent « transition énergétique » est l’installation de nuisances supplémentaires sans toucher aux bases de l’économie actuelle. EDF se défend corps et biens pour prolonger la durée de vie de ses centrales – dont celle de Gravelines, la plus puissante d’Europe – pour trente années encore. Les technologies numériques sont la principale source d’augmentation de production électrique : les data centers consomment 7% de l’électricité en France, soit sept fois plus qu’en 2005 ; en 2020 aux États-Unis, ils rejetteront autant de CO2 que les avions, prédit Le Figaro du 22 avril 2010. Que dire des poubelles à ciel ouvert de matériel informatique ? Que dire du métro automatique qu’Éric Quiquet s’apprête à rallonger ? ; du data center propre à ingérer les quantités de bits informatiques envoyés par les cartes Pass Pass ? Ils sont tous de gourmands consommateurs d’énergie nucléaire. Quant aux éoliennes ou aux panneaux photovoltaïques, si le vent et le soleil sont renouvelables, la silice, les terres rares et métaux précieux qui entrent dans leur fabrication sont, quant à eux, tout-à-fait épuisables et nuisibles. Voir les mines d’extraction chinoises pour nourrir votre dégoût des énergies « renouvelables ».

Le modèle de développement des Verts est le même que celui des transporteurs, d’EDF et des militants des nouvelles technologies. Leur Troisième révolution industrielle comme leur « transition énergétique » sont aussi nocifs pour l’environnement et notre santé que pour notre liberté de choisir une vie digne d’être vécue. Nous les rejetons en bloc.

Tomjo

1. http://elus-npdc.eelv.fr/2013/07/11/la-troisieme-revolution-industrielle-est-en-marche/

2. « Pourquoi il faut fermer Euratechnologies »,  hors-sol, mars 2013.

3. « Planète  »intelligente », planète décervelée », hors-sol, juillet 2013.

4. « Humanité 2.0 : Linky, l’Enfer Vert et le techno-totalitarisme », Pièces et main d’œuvre, juillet 2013.