septembre 15th, 2015 by admin

En quoi la photo d’un enfant mort sur la plage serait-elle moins légitime qu’une représentation statistique ? Pourquoi refuser de s’en émouvoir, et préférer le calcul froid et lointain, quand une indignation passagère peut alimenter une pensée critique ? L’art de la photographie n’est-il pas un savoir-faire aussi respectable que celui des reportages, des romans, des films ?

A voir le nombre de morts en Méditerranée, la métaphore du zombie pourrait être une représentation tout aussi acceptable de ces exilés fuyant la guerre si la production cinématographique actuelle n’encourageait le spectateur à se cloîtrer chez lui, armé jusqu’aux dents contre l’invasion des barbares aux portes de l’Occident. C’est pourquoi nous reproduisons aujourd’hui notre entretien avec Alain Musset, géographe amateur de science-fiction critique, dans lequel nous pouvons lire que les films de zombies participent du fait que « nos sociétés contemporaines jouent sur la peur pour se maintenir », alors qu’ils portaient naguère une charge autrement plus subversive contre la société contemporaine.

L’entretien avec Alain Musset est ici : Entretien A. Musset

Romero n’utilisait-il pas la métaphore du zombie pour dénoncer les pousseurs de caddies que nous sommes devenus ? Plutôt qu’un repoussoir, le zombie n’est-il pas plutôt chacun de nous, affalés devant un écran, étrangers aux autres et à nous-mêmes, fatigués de devoir s’updater en permanence aux nouvelles organisations du travail et de la vie en société ? « L’individualisation du sens, en libérant des traditions ou des valeurs communes, dégage de toute autorité. Chacun devient son propre maître et n’a de compte à rendre qu’à lui-même. Le morcellement du lien social isole chaque individu et le renvoie à sa liberté, à la jouissance de son autonomie ou, à l’inverse, à son sentiment d’insuffisance, à son échec personnel. » Jusqu’à Disparaître de soi, titre d’un récent ouvrage de David Le Breton. C’est pourquoi nous republions ici notre entretien avec son auteur, soumettant ainsi une autre signification possible du genre zombie.

Entretien avec David Le Breton : Trop dure la vie

D’autres textes et reportages sur le stade zombie du capitalisme sont à lire dans notre journal papier. À Metaleurop, là où cent ans de « richesses » métallurgiques ont pourri la terre et ses habitants pour plusieurs siècles. À Fukushima, où chacun se doit de devenir le spécialiste de sa survie en milieu radioactif. À Roubaix, où les ouvriers du textile refusèrent, par le bris de machines, de devenir des travailleurs robotisés.

Les points de vente dans la métropole lilloise sont répertoriés ici : Nous trouver

Vous pouvez commander ce numéro pour 3€ (frais de port compris) en envoyant un chèque à l’ordre de « L’A.S.P.I. » à Hors-sol, 14 rue des Tours, 59 000 Lille.

Enfin, Pièces et main d’œuvre nous a récemment proposé une autre vision du stade « mort-vivant » de la nature et de la reproduction par la publication d’un article d’André Gorz de 2003 intitulé «… Ou vers une civilisation posthumaine ? ».

Bonnes lectures.

Hors-sol.

Nb : Les Monades urbaines est un roman dystopique écrit par Silverberg dans lequel 75 milliards de terriens survivent dans des technopoles totalitaires appelées Monades.

juillet 21st, 2015 by admin

Hors-sol #3 en librairieDe même que le poisson pourrit par la tête, la technocratie devrait souffrir d’un bon coup de batte dans la face. Le troisième numéro d’Hors-sol traite donc de décapitation. Mais de la décapitation d’un capitalisme arrivé à son stade zombie : des humains obsolètes et des cyborgs, d’une économie qui détruit la nature et la remplace par des ersatz, des secteurs économiques qui tirent profit de la mort biologique et sociale. Fini de turbiner comme des morts-vivants, la revanche des technozombies a sonné.

À propos de la représentation des zombies dans la culture de masse, on trouvera ensuite un entretien avec Alain Musset, géographe et amateur de science-fiction critique. Selon lui, la charge portée jadis contre l’ordre supermarchand par Romero, pape du genre zombie, s’est retournée en une militarisation de la société pour la préservation d’une humanité prétendue « saine ». Un vent de chairs en putréfaction annonce le retour à l’Ordre. Attrapez votre arme automatique et préparez-vous à repousser les barbares gisant debout aux portes de l’Occident.

Ensuite, un reportage nous emmène en territoire mort-vivant, aux alentours de Metaleurop (62). Symbole d’une industrie régionale déchue, l’usine métallurgique laisse pour tout héritage mille ans de mesures de survie. Objectivement, que reste-t-il à part déserter ? Exiger un cordon sanitaire, quelques rétributions financières, et « déconstruire » notre « plombophobie » par l’aménagement paysager du désastre ?

En parallèle, nous republions un texte commémorant l’inachevable désastre nucléaire de Fukushima rédigé par Nadine et Thierry Ribault. Comme le notent Pièces et main d’œuvre, sa lecture amène au moins trois remarques. 1) A Fukushima comme à Tchernobyl, comme un jour peut-être à Gravelines, participer, c’est accepter. 2) La destruction des conditions de vie sur terre offre décidément des perspectives infinies d’études et de recherche à la science : évaluation et quantification des dégâts ; adaptation aux dégâts ; éventuellement, « réhabilitation du cadre de vie ». 3) Il semble que la plupart des êtres humains soient finalement capables de subir à peu près n’importe quoi sans se révolter, et de continuer à survivre tant qu’ils ne sont pas morts pour de bon.

Nous avons interviewé aussi David Le Breton. Sans le savoir, il est pourtant un spécialiste des zombies. Pas ceux des films à succès, ceux que nous sommes devenus dans la rue, au travail, sur les réseaux sociaux. Dans son dernier livre Disparaître de soi, le sociologue dresse le tableau d’une société traversée par la « blancheur », cette « volonté de se mettre hors jeu, de se détacher des passions communes, de ne plus être emporté par elles à son corps défendant. » Ces petites morts sans cadavres prennent bien des aspects. L’impersonnalisation de soi et le détachement aux autres. Le sommeil, le burn out, la dépression. La fuite dans l’infini du virtuel. Ou encore cette obsession contemporaine pour les questions d’identité, désormais mouvante, personnelle et à portée du pouvoir technoscientifique. Les morts-vivants sont parmi nous.

Enfin, un dernier article tiré de la revue Jef Klak raconte comment le 11 mars 1867, les ouvriers fileurs roubaisiens, comme leurs ancêtres luddites, profitèrent d’une manifestation pour briser les machines. Au sein de l’Association Internationale des Travailleurs, le débat fait rage : doit-elle soutenir le bris de machines ou expliquer aux insurgés le caractère sacré de l’outil au risque de basculer les ouvriers-machines dans un travail désormais mort-vivant ?

Ce numéro à la fois mort et vivant, en couleur et large d’1m, est disponible dans quelques points de vente de la métropole lilloise : http://hors-sol.herbesfolles.org/category/nous-trouver/

La Une de Modeste Richard sera bientôt sérigraphiée en affiche. Réservez-la (5€).

Vous pouvez également vous abonner pour 20 € en envoyant un chèque à l’ordre de « l’ASPI », à l’adresse suivante : Hors-sol, 14 rue des Tours, 59 000 Lille.

Faites tourner l’alerte : Hors-sol est le seul antidote contre notre zombification.

Bonne et mortelle lecture !