mars 6th, 2017 by admin

adressé à Damien Castelain, président la Métropole Européenne de Lille (MEL)

Comme son nom l’indique, votre Grand Barouf Numérique ne sert qu’à faire du bruit, pas à débattre. C’est avant qu’il aurait fallu nous consulter, si toutefois les débats participatifs servaient à quoi que ce soit en matière de développement numérique et de Smart City. Entre vous et nous, il n’y a pas de « dialogue de sourds », comme vous le prétendez. Non seulement nous ne souhaitons pas dialoguer avec vous. Mais en plus, nous vous avons très bien entendu, malgré le tapage que vous organisez aujourd’hui – au fait, doit-on appeler la police ?

Le fichage continue. Hier, l’ancienne mandature équipait les clients de Transpole d’une carte Pass-Pass RFID (28M €) pour ficher leurs déplacements, savoir qui se trouve où et quand sur le réseau. Sans débat bien sûr. Aujourd’hui, vous l’étendez aux services publics de la Ville. De cela, il ne sera pas question pendant ces deux jours de Barouf.

Chaque année, les subBétail_Grand Barouf numériqueventions pleuvent sur Euratechnologies (1M € par an de la MEL), les projets de Smart Home et de Smart City du CITC-EuraRFID, ceux de La Plaine Images ou de Blanchemaille pour le e-commerce. A-t-on eu à se prononcer ? Vos opérations d’OpenData n’y feront rien en matière de « démocratie participative » : quand il s’agit de développement économique, et on le sait depuis maintenant trois révolutions industrielles, la décision ne tient qu’à vous et vos « partenaires » de la Chambre de Commerce, ici co-organisateurs de l’événement.

Au fait, votre Centre opérationnel de commandement ouvert au bénéfice de l’Euro de foutbol se porte-t-il bien ? Les 37 écrans bunkérisés dans les sous-sols de la MEL et les 1 800 caméras de surveillance reliées, grâce à la fibre optique installée récemment, à la police et la Gendarmerie, ça va ? Pas de bugs ni de piratages ? Pas besoin des services de cybersécurité ouverts notamment par vos soins à Euratek ?

Et les 200 000 personnes concernées par le projet « You & Grid » que vous portez, là encore, avec la Chambre de Commerce pour installer des compteurs Linky, ont-elles participé à l’écriture de cet appel à projets ? Il prévoit pourtant de « connaître leurs habitudes », comme l’admet le directeur d’ENEDIS, ce serait la moindre des choses. (VDN, 24/03/2016) Ils doivent savoir qu’en avril 2017, vous taperez au portefeuille de l’Europe dans le cadre des « Smart Cities and Communities » car il en va de leur liberté. D’ici 2020 le million d’habitants de la MEL devra installer un compteur électrique Linky qui espionnera les recoins de sa vie privée : a-t-il eu à donner son avis ? Non, et il n’aura pas même le droit de refuser le mouchard électronique.

Votre stratégie pour une MEL « Résolument digitale » (juin 2016), vous l’avez écrite tout seul. Et aujourd’hui, vous organisez ce Barouf pour nous présenter avec fracas votre projet « La MEL – territoire des numériques ». Les métropolitains que vous gouvernez savent-ils que vous allez financer l’installation d’une carte d’identité électronique unique (à partir de la carte Pass-Pass) pour leurs démarches quotidiennes : déchetteries, salles de sports et culturelles, transports, cantines et garderies ?

C’est ça votre « territoire numérique », votre Smart City : le contrôle de nos activité publiques par une carte d’identité électronique, et celui de notre vie privée par Linky. Le tout sans notre assentiment.

Votre Barouf n’est pas une invitation à débattre,

c’est une opération d’auto-promotion

Étant donnés les marchés et les « opportunités » financières que le numérique ouvre à l’industrie régionale, on voit mal comment on pourrait discuter quoi que ce soit, pas même à la marge. Comme vous le dites, l’enjeu de votre métropole « résolument digitale » doit créer un « différentiel d’attractivité ». Ce qu’elle ne fera pas, tant les métropoles du monde entier, de Doha à San Francisco, courent le même lièvre dans un mimétisme confondant. L’humain que vous prétendez convoquer au centre du développement numérique n’est bon qu’à se traîner une fois l’an dans des « débats mouvants » sans conséquences, comme ceux du Grand Barouf. Vous nous demandez d’imaginer notre emploi de demain, mais on le connaît déjà : c’est chômeur, éventuellement avec un revenu universel pour croupir devant un écran. Même les patrons réunis à Davos l’avouent – et s’en félicitent : le numérique leur fera économiser sept millions d’emplois d’ici 2020 dans les pays industrialisés.

Sur la métropole lilloise, ainsi qu’on vient de le voir, comme ailleurs dans les pays riches, l’humain est déjà dépassé, évincé du travail et des décisions qui le concernent au quotidien, il est obsolète. Et cette obsolescence est programmée par des gens comme vous sans qu’on n’ait eu à dire quoi que ce soit.

Participer à ce barouf reviendrait, pour nous, à valider notre obsolescence. Comme on n’est pas masos, on vous laisse à vos mondanités et vos auto-congratulations. Nous avons déjà notre avis : votre « territoire numérique », c’est non. Il n’est, et ne sera, que contrôle, surveillance, déshumanisation et chômage. Alors amusez-vous bien. On espère que le DJ sera à la hauteur des verrines et de vos ambitions.

Hors-sol, le 6 mars 2017

Le texte au format PDF : Avis de non-participation au Grand Barouf numérique

mai 18th, 2014 by admin

Le nouveau président de la communauté urbaine de Lille Damien Castelain est maire « centre droit » d’une commune de 900 habitants. Il va gérer la quatrième métropole française, un million d’habitants et 1,6 milliards d’euros, avec des communistes, des socialistes, des écologistes, des centristes et des UMP. Étonnant ? Non. Depuis Mauroy, le « consensus communautaire » a réconcilié les beffrois de la mairie socialiste et de la Chambre de commerce. Plus d’idéologie, paraît-il, mais du pragmatisme. Comme tous les candidats, Castelain souhaite « préparer l’avenir » grâce au « développement économique » : en père de famille pour les finances, en ingénieur pour les infrastructures, en chargé de com’ pour le « rayonnement ». La veille du premier tour, il reconnaissait qu’un conseil communautaire fait moins de politique que de la gestion de ressources humaines et techniques : « quand on pose un tuyau, peu importe que l’on soit de droite ou de gauche. »1 Ancien ingénieur d’études en aménagement, Castelain « se lance » en politique par amour « du développement des cités, de l’urbanisme », et devient en 2008 le premier vice-président à l’écologie urbaine auprès d’Aubry. Ses co-listiers lui reconnaissent « une compétence technique au dessus de la moyenne. Ce sera un président pragmatique. » Compétence, technicité et pragmatisme, voilà les qualités requises pour être élu communautaire. Nul doute que les élus communistes ou UMP sont tout aussi compétents. Dès lors, pourquoi ne piloteraient-ils pas ensemble la « mégamachine » lilloise ?

L’étiquette politique n’a aucune importance, Paris, Grenoble ou Bordeaux concoctent les mêmes recettes pour un même développement, assurant à la fois « dynamisme » et « qualité de vie » : écoquartiers, transports doux, centre-villes piétons, baroufs culturels et pôles de compétitivité font « l’attractivité » de leur « territoire ». Les villes se tirent la bourre, s’arrachant les entreprises innovantes et leur petite bourgeoisie connectée – ingénieurs, techniciens, cadres du tertiaire. À l’approche des élections municipales, « Lyon se veut une  »smart city » en pointe sur les innovations numériques » pendant que Lille chante « l’avènement de la brique 2.0 ».2 Ces deux villes de gauche sont-elles moins innovantes que la droitière ville de Nice qui vient d’inaugurer le premier « boulevard connecté » ? « 200 capteurs ont été installés en haut des lampadaires, dans la chaussée, sur des containers, permettant ainsi d’exploiter et de croiser en temps réel des données sur la circulation, l’éclairage public, la propreté ou encore la qualité de l’air. »3 La technologie est ce nouveau grigri des collectivités qui transformera le béton en or et les microparticules en oxygène.

Prétendument durable, assurément connectée, quelle métropole n’a pas son programme pour une ville plus « intelligente », « ubiquitaire », « smart » ? Tautologie du développement métropolitain, la ville du futur offre des services innovants pour amadouer les investisseurs innovants : « Nous voulons créer à Lyon un mode de vie particulier et unique qui puisse [...] attirer de nouveaux habitants », annonce l’élue lyonnaise aux nouvelles technologies.4

Le pirate virtuel de la cité virtuelle sait-il qu’il est la cible réelle de l’État et des industries technologiques ? Caisse des dépôts et consignations, Ministère de l’écologie ou plans de rénovation de l’habitat allongent les budgets pour amorcer la pompe des nouvelles filières industrielles. L’univers ludique de la « smart city » lui fait-il oublier qu’il est fiché à chaque instant par les opérateurs de la « ville intelligente », affrété dans un espace fluide mais domestiqué, ludique mais sécurisé, pour assurer la marche de l’économie locale ?

Certes, la vision utilitaire du territoire n’est pas récente. L’avènement du capitalisme a organisé la ville pour les besoins de la marchandise. Au 18ème siècle, les places de marché et les axes de communication sont le lieu de travail des premières bourgeoisies commerçantes. Au 19ème, les logements s’entassent aux abords des usines, des ports et des gares. Tout au long du 20ème siècle, la ville est le réceptacle des bureaucraties commerciales et publiques en expansion, tours de béton, de verre et d’acier abritant sièges sociaux, banques, administrations. Si les technologies de la smart city accentuent ce processus de mise au pas des territoires, elles doivent aussi répondre à des enjeux inédits.

Écologiques, d’abord : surpopulation et embouteillages, raréfaction et hausse des prix des matières premières, aléas climatiques et pollutions. Autant d’externalités contre-productives, d’effets négatifs induits par le développement industriel, que les pouvoirs locaux surveilleront par l’interconnexion de capteurs, puces RFID, GPS et caméras de surveillance. Le prix à payer pour polluer mieux et plus longtemps sera celui d’une ville sous contrôle, substituant la vieille supervision des infrastructures urbaines par leur « hypervision » technologique.

Démocratiques, ensuite. Les nouveaux moyens de communication et l’ouverture des données publiques (« open data ») permettraient aux pouvoirs locaux de réparer leur démocratie en panne. Plaçant le « citoyen/usager […] au cœur des dispositifs » urbains, un ciblage individuel personnalise tarifs et services municipaux selon les « besoins » des participants. Le client/usager « devient lui-même producteur d’informations [...] en opérant un retour d’expérience sur l’état de fonctionnement des services. L’utilisation des systèmes d’information et des moyens de communication internautiques permettent à l’habitant de signaler à la collectivité un dysfonctionnement, créant une boucle de rétroaction allant des utilisateurs aux fournisseurs de services. »8 Par définition, une boucle de rétroaction fonctionne avec des rouages. Renouvelant les discours de participation des habitants et de transparence des collectivités, les technologies de communication permettraient au citadin d’élaborer la ville à sa guise. Cette « personnalisation de masse » de la ville rappelle les « Silent disco », discothèques dans lesquelles les nouveaux urbains dansent ensemble mais seuls, casque vissé sur la tête, écoutant la musique de leur choix. Dans une smart city, la domestication des citadins est désormais « interactive ». Ne dites plus « ville sous contrôle » mais « plate-forme collaborative ».

Hors-sol, mai 2014.

Le texte en entier, au format brochure : Smart city Brochure

1 La Voix du Nord, 19 mars 2014.

2 Le Monde, 20 février et 18 mars 2014.

3 « A Nice, Cisco inaugure un premier  »boulevard connecté » », urbanews.fr, 2 juillet 2013.

4 Karine Dognin-Sauze citée par Courrier International, 5 décembre 2013.

5 Le point sur les villes intelligentes, Commissariat général au développement, septembre 2012.