juin 23rd, 2017 by admin

Nous profitons de deux événements désagréables pour vous transmettre notre contribution quant aux crimes de la densification urbaine : la pseudo concertation autour du projet « ZAC Saint-Sauveur », et les deux jours de pollution de l’air à l’ozone que nous venons d’affronter. Depuis le début de l’année, nous avons déjà passé 22 jours au dessus des seuils d’alerte et d’information aux microparticules et à l’ozone. Pourtant en 2008, « la crise économique avait fait sensiblement baisser les émissions industrielles et les émissions du trafic routier. » (Ministère de l’écologie, 2011) Parmi les indicateurs qui montrent que la crise est derrière nous, c’est le nombre de grues aujourd’hui dans Lille, et le record de jours d’alerte que l’année 2017 est en train de connaître.

Bonne lecture, ci-dessous ou ici : Crimes de la densification

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Les crimes de la densification urbaine

Pourquoi nous ne participerons pas à la concertation de la friche Saint Sauveur

Alors qu’au mois de décembre la région connaît plusieurs « épisodes » de pollution aux particules fines, Damien Castelain s’inquiète de « la thrombose routière autour de Lille [qui] coûte près de 1,4 Mds € aux entreprises. »1 Des 1 700 morts causées par a pollution de l’air sur la métropole chaque année, Castelain s’en fout. D’ailleurs tout le monde s’en fout, des écologistes aux administrateurs d’Euralille, qui parfois sont les mêmes.

Euralille, 3ème quartier d’affaires français dans la 2ème ville la plus polluée aux particules fines. La pollution de l’air fait déjà 1 700 morts prématurées par an et des enfants interdits de jouer dehors les jours d’alerte. Avis aux antifascistes : l’urbanisme contemporain, ses voitures et leurs particules sont un projet totalitaire.

Euralille et la MEL accélèrent, maintenant que la crise est derrière eux. Tours pompières transformées en « gestes architecturaux », cages à lapins pour tout « logements », et carrés de pelouses comptabilisés en «_espaces verts_». Lille mène actuellement les plus grosses opérations militaro-immobilières de son histoire. L’appétit des bétonneurs, promoteurs et mangeurs d’enfants est insatiable. Au moins les élus de la MEL pourront contempler le désastre du haut de leur futur gratte-ciel de 130m de haut, soit 20 de plus que la Tour Crédit Lyonnais. Que rugissent les pelleteuses, que tournent les bétonnières, que crachent les cohortes de voitures_:

_Euralille 3000 : 1 000 logements, 100 000 m² de bureaux et 89 000 m² de commerces pour une « profonde relecture de l’espace public ».

_Porte de Valenciennes : 1 000 logements dans des « îlots-jardins » parsemés de « promenades paysagères ».

_Îlot Pépinière : bétonnisation des deux derniers hectares de verdure de ce « tissu faubourien ».

_Friche Saint Sauveur : 2 500 logements et 8 600 bagnoles pour un « morceau de ville intense » de 23 hectares.

_Fives Cail : 1 200 logements et 4 000 voitures dans une ancienne usine « dont la beauté et le potentiel ont la force d’une évidence ».

_Rives de la Haute Deûle : 25 ha de béton pour ensevelir « l’armature paysagère et environnementale du lieu ».

Pôles logistiques, bureaux et Cités radieuses pour cadres de la tech, de la banque et des assurances, le maître-mot contemporain de ce totalitarisme immobilier est « Densification ». C’est lui qui met autour d’une même table promoteurs, élus et écolos, satisfaits d’entasser le plus de monde possible sur l’espace le plus exigu qui soit. Chez eux, des films comme Metropolis, Blade Runner ou Brazil sont des modèles d’urbanité.

La Ville dense s’écrit dans les bouchons, les masques à oxygène et le contrôle social – qu’il soit policier ou technologique. La ville dense n’est pas juste criminelle du fait des pollutions : la surpopulation, le bruit et le manque d’espace provoquent troubles mentaux, stress et psychoses. Une ville aussi dense que Lille étouffe déjà, sa température est de 3 à 4,5° supérieure aux zones rurales, intensifiant les périodes caniculaires et le réchauffement climatique. La ville dense pressurise les écosystèmes et nappes phréatiques. La ville dense concentre les risques technologiques et industriels, les antennes-relais et les déchets. Mais pire que tout : la ville dense, c’est moche.

Le capitalisme est urbain. Londres produit la moitié du PIB anglais pendant que les deux mégapoles de Los Angeles et New York produisent un tiers du PIB américain. La ville ne s’étale que sur 2% du globe mais rejette 80% du CO2. Avec la concentration de population et d’activités s’accompagne nécessairement celle des pollutions, alors que par ailleurs des régions entières et villes moyennes se dépeuplent.

Contre tout bon sens, dirigeants locaux et promoteurs de la ville durable, comme ici la SPL Euralille, trouvent toutes les contorsions rhétoriques et techniques pour, soit-disant, « prévenir » et « compenser » les nuisances de la densification en cours. Il faut savoir que la métropole lilloise est déjà saturée. Sa pollution atmosphérique annuelle dépasse déjà les seuils préconisés par l’Organisation Mondiale de la Santé.

Il n’y a pas de solution technique à l’entassement métropolitain, à moins d’étouffer sous les mesures de rétorsion les jours d’alerte. L’arrêt des projets urbains en cours ne serait même pas un minimum vital. Pour le moins, il faudrait détruire quelque tour de bureaux, à commencer par la plus nuisible d’entre elles, la Tour Euralille. Quant à la friche Saint-Sauveur, nous préférerons un parc, une ferme, du maraîchage_; tout, mais pas le projet du cabinet Gehl.

Nos socialistes séculaires ont tout perdu dans la région. Malgré leur débâcle électorale, les derniers survivants à la mairie de Lille conservent leurs pratiques de cow-boys. Ils complotent contre la vie puis nous proposent de nous concerter sur la couleur des bancs et l’inclinaison des panneaux solaires. Votre concertation autour de « Saint So », vous pouvez la mettre où ça vous fera le plus grand bien, dans un rapport moral de fin d’année ou un support de com’, mais ce sera sans nous.

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Les palmes du béton bio et des particules durables

Catégorie « Premier de la classe » : Stéphane Baly, élu vert à la mairie et membre du conseil d’administration de la SPL Euralille, ce technocrate vert est responsable de la mise sous béton de l’îlot Pépinière et de la friche Saint Sauveur.

Catégorie « suicide professionnel » : Lise Daleux, élue verte aux espaces verts, cette plante verte ne veut pas d’un « Central park lillois » sur la friche Saint Sauveur. Vous y croyez, une écolo responsable des jardins qui détruit la possibilité de son job ?

Un Vert, ça ne s’achète pas cher : deux toitures végétales et trois panneaux solaires.

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1. MEL, le revue de la métropole européenne de Lille, décembre 2016.

mars 6th, 2017 by admin

adressé à Damien Castelain, président la Métropole Européenne de Lille (MEL)

Comme son nom l’indique, votre Grand Barouf Numérique ne sert qu’à faire du bruit, pas à débattre. C’est avant qu’il aurait fallu nous consulter, si toutefois les débats participatifs servaient à quoi que ce soit en matière de développement numérique et de Smart City. Entre vous et nous, il n’y a pas de « dialogue de sourds », comme vous le prétendez. Non seulement nous ne souhaitons pas dialoguer avec vous. Mais en plus, nous vous avons très bien entendu, malgré le tapage que vous organisez aujourd’hui – au fait, doit-on appeler la police ?

Le fichage continue. Hier, l’ancienne mandature équipait les clients de Transpole d’une carte Pass-Pass RFID (28M €) pour ficher leurs déplacements, savoir qui se trouve où et quand sur le réseau. Sans débat bien sûr. Aujourd’hui, vous l’étendez aux services publics de la Ville. De cela, il ne sera pas question pendant ces deux jours de Barouf.

Chaque année, les subBétail_Grand Barouf numériqueventions pleuvent sur Euratechnologies (1M € par an de la MEL), les projets de Smart Home et de Smart City du CITC-EuraRFID, ceux de La Plaine Images ou de Blanchemaille pour le e-commerce. A-t-on eu à se prononcer ? Vos opérations d’OpenData n’y feront rien en matière de « démocratie participative » : quand il s’agit de développement économique, et on le sait depuis maintenant trois révolutions industrielles, la décision ne tient qu’à vous et vos « partenaires » de la Chambre de Commerce, ici co-organisateurs de l’événement.

Au fait, votre Centre opérationnel de commandement ouvert au bénéfice de l’Euro de foutbol se porte-t-il bien ? Les 37 écrans bunkérisés dans les sous-sols de la MEL et les 1 800 caméras de surveillance reliées, grâce à la fibre optique installée récemment, à la police et la Gendarmerie, ça va ? Pas de bugs ni de piratages ? Pas besoin des services de cybersécurité ouverts notamment par vos soins à Euratek ?

Et les 200 000 personnes concernées par le projet « You & Grid » que vous portez, là encore, avec la Chambre de Commerce pour installer des compteurs Linky, ont-elles participé à l’écriture de cet appel à projets ? Il prévoit pourtant de « connaître leurs habitudes », comme l’admet le directeur d’ENEDIS, ce serait la moindre des choses. (VDN, 24/03/2016) Ils doivent savoir qu’en avril 2017, vous taperez au portefeuille de l’Europe dans le cadre des « Smart Cities and Communities » car il en va de leur liberté. D’ici 2020 le million d’habitants de la MEL devra installer un compteur électrique Linky qui espionnera les recoins de sa vie privée : a-t-il eu à donner son avis ? Non, et il n’aura pas même le droit de refuser le mouchard électronique.

Votre stratégie pour une MEL « Résolument digitale » (juin 2016), vous l’avez écrite tout seul. Et aujourd’hui, vous organisez ce Barouf pour nous présenter avec fracas votre projet « La MEL – territoire des numériques ». Les métropolitains que vous gouvernez savent-ils que vous allez financer l’installation d’une carte d’identité électronique unique (à partir de la carte Pass-Pass) pour leurs démarches quotidiennes : déchetteries, salles de sports et culturelles, transports, cantines et garderies ?

C’est ça votre « territoire numérique », votre Smart City : le contrôle de nos activité publiques par une carte d’identité électronique, et celui de notre vie privée par Linky. Le tout sans notre assentiment.

Votre Barouf n’est pas une invitation à débattre,

c’est une opération d’auto-promotion

Étant donnés les marchés et les « opportunités » financières que le numérique ouvre à l’industrie régionale, on voit mal comment on pourrait discuter quoi que ce soit, pas même à la marge. Comme vous le dites, l’enjeu de votre métropole « résolument digitale » doit créer un « différentiel d’attractivité ». Ce qu’elle ne fera pas, tant les métropoles du monde entier, de Doha à San Francisco, courent le même lièvre dans un mimétisme confondant. L’humain que vous prétendez convoquer au centre du développement numérique n’est bon qu’à se traîner une fois l’an dans des « débats mouvants » sans conséquences, comme ceux du Grand Barouf. Vous nous demandez d’imaginer notre emploi de demain, mais on le connaît déjà : c’est chômeur, éventuellement avec un revenu universel pour croupir devant un écran. Même les patrons réunis à Davos l’avouent – et s’en félicitent : le numérique leur fera économiser sept millions d’emplois d’ici 2020 dans les pays industrialisés.

Sur la métropole lilloise, ainsi qu’on vient de le voir, comme ailleurs dans les pays riches, l’humain est déjà dépassé, évincé du travail et des décisions qui le concernent au quotidien, il est obsolète. Et cette obsolescence est programmée par des gens comme vous sans qu’on n’ait eu à dire quoi que ce soit.

Participer à ce barouf reviendrait, pour nous, à valider notre obsolescence. Comme on n’est pas masos, on vous laisse à vos mondanités et vos auto-congratulations. Nous avons déjà notre avis : votre « territoire numérique », c’est non. Il n’est, et ne sera, que contrôle, surveillance, déshumanisation et chômage. Alors amusez-vous bien. On espère que le DJ sera à la hauteur des verrines et de vos ambitions.

Hors-sol, le 6 mars 2017

Le texte au format PDF : Avis de non-participation au Grand Barouf numérique

décembre 16th, 2016 by admin

une-hors-sol-4-basdef Vous ne l’attendiez plus. Après une pause d’un an, la quatrième récolte (tardive) d’Hors-sol est enfin là, rhabillant pour l’hiver les ingénieurs de la guerre technologique. Vous y lirez combien l’armée, indépendamment des « opérations extérieures » de la France, est aux commandes de notre vie quotidienne. Vous croiserez Google et l’armée américaine, des robots-tueurs et des cyberguerriers, des nazis augmentés à la méthamphétamine, un kurde pour qui « les projets d’aménagement sont la poursuite de la guerre par d’autres moyens », et quelques considérations doctrinales sur la guerre technologique. Ce dossier d’Hors-sol esquisse donc cette piste pour un antimilitarisme du XXI° siècle : nuire au « potentiel scientifique et technique de la Nation » (comme on dit dans les Livres blancs sur la Défense).

Au delà de ces considérations militaires, vous trouverez dans ce numéro un modeste bilan de la contestation de la Loi Travail (et son monde, comme il se doit), un relevé des oppositions régionales au compteur électrique « Linky », un avocat artificiellement intelligent, et quelques éléments contre le transhumanisme. C’est que notre nouveau président de Région Xavier Bertrand compte relancer l’économie régionale en finançant une chaire universitaire sur le transhumanisme. On les attend de pied ferme.

Surtout (surtout), notre dessinateur Modeste Richard vous livre en bande dessinée les secrets de notre tout nouveau laboratoire d’Ethics & Technologies for a Sustainable Enhancement. Intégré au sein de l’équipe d’Hors-sol, notre « labo » est sur le point de commercialiser le « SmartFeuFesFiolle », une idée-cadeau pour les fêtes. Il s’agit d’un récupérateur de méthane discret pour utilisation ménagère accompagné d’une casquette modern-style avec visière photovoltaïque et montre connectée pour contrôle en temps réel de votre production individuelle de gaz. Nous l’avons présenté au concours « EDF Pulse Hauts de France » pour une « ville bas carbone » qui a préféré le refuser. En lisant Hors-sol, vous saurez tout sur cette affaire obscure.

Si c’est le monde ou rien, ce sera rien,

Hors-sol.

Pour trouver ce numéro, suivez le lien : http://hors-sol.herbesfolles.org/category/nous-trouver/

septembre 27th, 2016 by admin

Metaleurop, Zone à Déconstruire, ou à Déserter ?

Comment ne pas se sentir éloigné des « Zones à défendre » quand on habite le Nord-Pas de Calais ? Le mot d’ordre trouve un intérêt dans les régions quelque peu préservées de l’agro-industrie et de la métropolisation, à Notre-Dame-des-Landes ou Roybon. Mais ici, quelle « lutte de territoire » mener quand plus un mètre carré n’est épargné de la prédation marchande. On aurait pu se rendre à Halluin, terre la plus polluée de France à la dioxine ; à Dunkerque, ville aux quinze usines Seveso coupables pour moitié de la pollution atmosphérique de la région ; à Boulogne-sur-mer, championne de France du cancer. Nous avons préféré les alentours de Metaleurop. Symbole d’une industrie régionale déchue, l’usine métallurgique laisse pour tout héritage mille ans de mesures de survie. On dirait Fukushima : interdiction de toute construction, élevage et culture d’aliments ; obligation de décaisser les jardins et les champs. Objectivement, que reste-t-il à part déserter ? Exiger un cordon sanitaire, quelques rétributions financières, et « déconstruire » notre « plombophobie » ? Ici comme ailleurs, cent ans de production de « richesses » auront rendu un territoire invivable pour des siècles et des siècles.

hors-sol_metaleurop-5359Revenir douze ans après la fermeture de Metaleurop est étrange. Pour certains, cette histoire est un souvenir vague que rappellent à peine les monuments à la gloire des métallos. Ceux érigés sur les ronds-points à l’entrée des communes. Pour d’autres, les amiantés, les licenciés, le combat continue aux prud’hommes. L’inconscient régional garde pourtant Metaleurop comme le symbole d’une lutte ouvrière dont la « violence » était la seule réponse digne à celle des financiers. L’image reste dans les têtes : des ouvriers cagoulés montés sur des bulldozers jettent dans la Deûle les pelleteuses de la boîte et menacent de balancer les 600 tonnes d’acide séquestrées au titre de la guerre sociale. Ils exigent 50 000 euros pour « préjudice moral ». Pas cher payé : le 1er mai 2003, en pleine bataille, les grévistes respectent une « minute de silence à la mémoire de tous les ouvriers tués ici depuis cent neuf ans, décapités par les machines, pulvérisés par les explosions de four ou brûlés vifs comme de l’amadou par les métaux en fusion », note alors l’écrivain Frédéric Fajardie.1 Ils se sont battus comme des chiens pour la thune et leur dignité. Et pour l’emploi ? Allez savoir. « Si tu continues comme ça, tu vas travailler à Metaleurop », menaçait Pascal quand ses rejetons ramenaient des mauvaises notes.

De 1894 à 2003, combien d’ouvriers ont bousillé leur santé et celle des riverains au profit de Malfidano, Pennaroya puis Metaleurop ? À l’initiative de quelques banquiers dont le baron Rotschild, cette ex-première usine d’Europe pour le raffinage du plomb fabriquait aussi de l’argent, du zinc, du chrome, et plus tard des schistes bitumineux, de l’indium, du germanium. Metaleurop, ce n’était pas une usine, c’était une cathédrale industrielle. Installée le long de la ligne de chemin de fer Paris-Lille (la première de France) et à deux pas des mines de charbon pour fondre les métaux, elle enverrait au chômage cent ans plus tard 830 salariés et 1 200 sous-traitants. Tous les bleds autour allaient être ébranlés, tellement leur destin était définitivement scellé à celui du patron : Évin-Malmaison, Leforest, Courcelles-lès-Lens, Auby, Dourges, Roost-Warendin, Flers-en-Escrebieux, Raimbeaucourt. Douze ans après, que reste-t-il ? L’expression « patrons-voyous » inventée alors par Roselyne Bachelot. Un crassier de 3,2 millions de tonnes. 500 hectares pollués au plomb et 85 au cadmium. Des eaux souterraines à l’arsenic et au zinc. Des mesures préfectorales de survie. Une « nature industrielle » scientifiquement gérée. Un taux de chômage à 18 % et un Front national à 54. S’il fallait rétablir la double peine, elle tomberait sur les patrons de Metaleurop : pour la mise au rebut, du jour au lendemain, d’ouvriers qui ont pourtant fait leur fortune ; pour le dépotoir qu’ils laissent derrière eux.

Chape de plomb sur vie de poussières

Enjambant le pont de la Deûle pour arriver à Évin-Malmaison, l’automobiliste tombe sur un paysage désolant : une carrière de gravats toxiques dont la laideur seule devrait suffire à poursuivre les patrons pour atteinte au bien-être de l’humanité. Le site appartient désormais aux groupes Sita et Ambre, spécialistes du « traitement » des terres polluées – activité d’avenir s’il en est. Mais les trente hectares de l’ancienne Metaleurop ne se laissent pas découvrir si facilement. L’ensemble du site se cache derrière d’immenses buttes enherbées. Il faut se faufiler entre les barrières, escalader un terril, sentir le schiste couler dans ses pompes pour en tirer un cliché. Le cache-cache avec la pollution débute à peine.

Nous avons rendez-vous avec l’élu à l’urbanisme. « Dans les écoles et collèges, on repérait tout de suite les enfants d’Évin-Malmaison », se souvient-il. Le plomb rejeté par les cheminées provoquait retards mentaux, fausses couches, cancers et saturnisme dans des proportions nulle part égalées. « Parfois, le matin, les carrosseries des voitures étaient piquées au plomb. Alors on allait voir Metaleurop, et ils nous payaient une nouvelle peinture, ajoute une institutrice. On obligeait les enfants à se laver les mains après la récréation, et la cour d’école était nettoyée tous les mois. » La vie s’écoulait presque paisiblement au rythme des dégazages et des alarmes incendie. Il a fallu qu’un éleveur de bovins s’inquiète publiquement de la mortalité de son cheptel, au début des années 1980, pour que des associations écologistes jettent leur nez dans les poussières. Le déni se rompt dans la douleur : « Je me souviens de discussions publiques qui terminaient en bagarres avec les salariés et les syndicalistes, continue l’élu évinois. Les gens étaient contre les mesures de pollutions, Metaleurop était le seul employeur. » Pendant l’occupation de l’usine, les ouvriers n’ont jamais eu autant de haine que pour les Verts, dirigés par Marie-Christine Blandin, et accusés de « faire le jeu des patrons ».

Aujourd’hui comme hier, tout pousse au refoulement des métaux lourds. Le cas est quasiment clinique. « On sait qu’il y a la pollution, mais on a déjà assez de problèmes comme ça » relativisent les habitants. « Dans mon jardin y’a eu des relevés, et ça va », se satisfait un autre. L’Agence régionale de santé, bras sanitaire de l’État, n’établit pas de lien de causalité entre le plomb et le cancer. Le contraire lui en coûterait un, de bras. Les propriétaires appréhendent une dévaluation de 30 % de leur bien. Les agriculteurs veulent vivre de leur terre. Les pêcheurs croisés au bistrot continuent de déguster leur poisson. Les municipalités craignent que l’image de leur commune nuise à leur développement. Quant au président de Chœurs de fondeurs, l’association des anciens métallos, il trouve le principe de précaution abusif et continue de défendre son usine à cancers : « Dans les années 60, des personnes intoxiquées au cadmium avaient des insuffisances rénales. Mais plus aujourd’hui, il n’y a plus de raison que les gens arrêtent de manger les légumes de leur jardin. » Tout le monde sait que l’environnement est saturé en métaux lourds, mais l’économie a ses raisons que la santé ignore. Avec moi, le déluge.

En 1906, la Charte d’Amiens annonçait ainsi la « double besogne, quotidienne et d’avenir », du syndicalisme : viser « la réalisation d’améliorations immédiates » tout en préparant « l’émancipation intégrale ». Un siècle plus tard, et notre aliénation au capitalisme industriel achevée, cette vieille ligne de crête n’est plus. Défendre ses intérêts immédiats nuit parfois durablement.

L’administration paysagère du désastre

ou la déconstruction de la morbidité

Depuis la fermeture de l’usine, le dépistage systématique et gratuit n’est plus. Les mesures d’hygiène ont disparu des écoles. Les résidents ont repris leur potager familial. Si les communes aux alentours de Metaleurop refont la Une, c’est que la préfecture veut étendre le « Périmètre d’intérêt général ». Le fameux « PIG » qui inquiète tant les habitants, les agriculteurs et les élus. D’après l’enquête préalable à cette délimitation des zones de restriction, les habitants de la « Zone 1 » foulent une terre dont la concentration en plomb est supérieure à 1000 ppm, et le cadmium à 20. Ils n’ont pas le droit de faire des travaux, de construire de nouvelles habitations, de produire et stocker des aliments. En « Zone 2 », les concentrations sont deux fois moindres : ils ont obligation de décaper les sols sur 50 cm, poser un film géotextile, apporter de la terre « propre ». Et la terre sale ? Elle sera confinée pour des siècles ou transformée en remblais de construction. Quant aux interdictions agricoles, elles s’étendent sur 700 hectares et concernent 36 exploitations. En réponse au désœuvrement, la mairie d’Évin prévoit d’installer une usine de méthanisation pour trouver des débouchés à des produits désormais impropres à la consommation humaine et animale. On fait électricité de tout aujourd’hui : à Évin, on n’a plus de légumes, mais on a des idées.

« Le problème de ces mesures est qu’elles sont aux frais du propriétaire », fustige le président de l’association « Pour l’intérêt général des Évinois ». C’est pourquoi la jeune association entend faire appliquer le principe « Pollueur-Payeur ». Peine perdue d’avance tant le montage juridique de Metaleurop dilue sa responsabilité dans ses filiales. Resterait la responsabilité de l’État pour la mise en danger des populations. L’association ferraille alors contre l’attentisme des pouvoirs publics. Elle vient d’arracher à la mairie la tenue d’une réunion publique que la préfecture préféra déserter, et pendant laquelle les élus admirèrent religieusement leurs pompes. Tout au plus obtinrent-ils de la Ville une motion réclamant la prise en charge du traitement des terres, le nettoyage des cours d’écoles, le dépistage systématique du saturnisme et les traitements médicaux.

De leur côté, Département, Région et laboratoires de recherche expérimentent diverses impasses dans la gestion durable des sols pollués. Elles se divisent en deux écoles. La première, moins répandue, s’attelle à la « Phytoremédiation », la plantation d’espèces qui sucent le plomb de la terre. Experte dans la co-gestion des territoires contaminés, l’association lilloise EDA enclenchait la manœuvre dès 2002 en partenariat avec Metaleurop.2 À l’époque, l’association Nord Nature dénonçait cette fumisterie. Elle estimait qu’au rythme d’extraction du plomb par les plantes, il faudrait attendre 10 000 ans avant que la terre soit saine (en fait, on est plutôt autour de cinq siècles). Et ce, sans solution quant aux récoltes plombées : faut-il les confiner ou répandre leurs cendres contaminées ? Si les universitaires admettent que cette dépollution par les plantes n’est pas une solution, les industriels y trouvent un double intérêt. Économique d’abord : le marché canadien, par exemple, croît de 10 % tous les ans. Idéologique surtout : la phytoextraction offre l’illusion que la nature est suffisamment résiliente pour accélérer la marche du progrès industriel.

La deuxième école est plus « réaliste » en ce qu’elle prend acte de l’impossible disparition du plomb. On l’appelle « phytomanagement » : les espèces « métalicoles » qui poussent dans les sols plombés fixent les poussières avant qu’elles ne s’envolent dans les bronches des gamins ou n’atteignent les nappes phréatiques. Accompagnés d’un agent du Département, nous visitons le parc Peru d’Auby, un ancien terrain vague devenu modèle du genre. Certes, il est toujours saturé en plomb, mais son aspect est désormais bucolique, et sa pollution « créatrice de biodiversité » : les poussières ont été cachées sous un tapis de fleurs mauves, jaunes et blanches. So cute. Comme le parc lui-même, le discours d’accompagnement est suffisamment fleuri pour masquer la réalité : « Les acteurs de ce renouveau ont ambitionné de faire reconnaître, par les habitants du quartier, les pelouses calaminaires comme  »un patrimoine » naturel et une partie du patrimoine de l’histoire industrielle du lieu. Patrimoine, certes particulier et encombrant, qu’il convenait de mieux connaître, de s’approprier puis de protéger. »3 Par la mise en fleurs du plomb, le Conseil départemental nous apprend à « modifier en profondeur [notre] perception d’un espace très fortement pollué ». Puisqu’il est vain d’assainir les sols, reste l’auto-persuasion : si l’on y croit très forts, que l’on dépose des cierges et qu’on déconstruit notre perception du plomb, peut-être se changera-t-il en or. On attend les sociologues postmodernes nous aider à déconstruire notre « plombophobie » comme ceux d’Areva et EDF expliquent aux habitants de Tchernobyl que la « santé » n’est finalement qu’une donnée subjective.

La visite du parc est d’ores et déjà au catalogue 2015 des « Rendez-vous Nature ». Aux riverains et aux services techniques de prendre soin de cette « nature industrielle » : ne pas jouer dans la terre ni manger les légumes du jardin. Ne pas faucher les espèces souhaitées mais couper les nuisibles (port du masque obligatoire). Ne pas répandre les tontes ni jeter ses papiers par terre. Et espérer que l’information traverse les millénaires. La Ville d’Auby rémunérait un médiateur chargé d’inculquer les consignes au quartier. Pour des raisons budgétaires, le poste a déjà été supprimé.

ZAD partout ?

Aucune solution n’est envisageable autre que de restaurer l’aspect paysager des espaces pollués, de les rendre à la distraction des riverains, d’attendre et d’espérer. Sinon il faut partir. En 1997, lors de la première élaboration du « PIG », des voix s’élevaient en ce sens : la seule option raisonnable serait de quitter les lieux, planter une forêt, et attendre la dispersion du plomb au hasard de la vente du bois.

En 1971, Guy Debord proclamait : « La révolution ou la mort ».4 La révolution échouée, que peut-on dire dans un journal qui vise une émancipation débarrassée du pouvoir des technocrates ? Établir le solde « coûts / bénéfices » du développement industriel nordiste ? Dans la partie « Bénéfices » : 150 ans de labeur échangés, pour toute récupération de sa force de travail, avec des smartphones, deux bagnoles par foyer et quinze jours à Center Parc. Dans les « Coûts » : 1000 ans de biocide régional, sans compter les déchets radioactifs de Gravelines (compter 1 million d’années). Nous pourrions aussi intervenir en coachs et « faire de chaque problème une opportunité » : extraire les derniers euros possibles d’un modèle économique déchu par le « tourisme industriel » ; profiter béatement de l’idéologie paysagère qui prend racine sur les sites et cerveaux pollués ; faire de la morbidité une ressource par le développement des secteurs de la « santé », de la « dépollution » et de « l’économie circulaire » ; bref, atteindre le stade zombie du capitalisme par la production de survie économique sur la mort biologique des sols.

Cette vie serait-elle pour autant digne d’être vécue ? La contre-partie implacable nécessiterait de tisser un filet de réglementation sanitaire et bureaucratique totalitaire, et l’élaboration de seuils de pollutions arbitraires. Ces solutions seraient moins étatiques et plus citoyennes qu’elles pousseraient l’absurdité à gérer nous-mêmes le désastre, à s’auto-affliger des mesures de contrôle et de rétorsion ainsi que le constatent des observateurs du département de Fukushima : « Cogérer les dégâts du désastre nucléaire amène à prendre part au dispositif permettant de consentir à la contamination, à apprendre aux hommes à vivre dans de mauvaises conditions d’existence et à faire pénétrer celle-ci dans la culture de masse », notent Nadine et Thierry Ribault à propos des « capteurs-citoyens » de la radioactivité. Après la vie de bagne industriel, la vie de bagne sanitaire.

Que faire alors du slogan « ZAD partout » si ce n’est le traduire par « Zone à déserter » ? Dans quelques mois, les candidats aux élections présidentielles épandront leurs promesses d’un renouveau industriel. Il ne faut pas désespérer Billancourt, Fessenheim, . Face aux discours dégoulinant de positivité, que nous reste-t-il à part agir dans une pure négativité ? Non pas celle de la posture, mais celle dictée par une économie elle-même négation de l’espèce humaine. À coups sûrs, nous passerons pour des rabat-joie. Auprès des « gens », des élus, des techniciens, et même des militants radicaux pour qui il resterait des « interstices » à investir pour « fissurer » le système.

Pour ne pas reproduire les erreurs passées, la question passe d’abord, et pour le moins, en soldant 150 ans de développement industriel. Ensuite, en exprimant notre refus de tout ce qui vient d’en haut : la Troisième Révolution Industrielle, l’agrandissement des ports de Calais et Dunkerque, le canal Seine-Nord, le gaz de schiste et son « alternative » géothermique. Refus qui imposerait également la fermeture de Gravelines, des usines Seveso, d’Euratechnologies. Ce préalable est à ce point repoussant pour le commun des nordistes qu’il sabote d’ores et déjà la réussite commerciale de notre journal. Mais il apparaît nécessaire avant l’invention d’un monde vivable.

Pour terminer sur une note plus négative encore : si la seule option raisonnable est de quitter le Nord – Pas de Calais, envisager de déplacer quatre millions de personnes devient tout à fait déraisonnable. On irait où ? Et pour vivre de quoi ? Neuf habitants de cette planète sur 10 vivent dans un air trop pollué, selon l’OMS. Avec la pollution, le capitalisme nous a peut-être définitivement aliéné à ses services, ses experts, sa bureaucratie, ses emplois puisqu’il faudra gérer les terres polluées et les déchets nucléaires. Nous devons faire face à des problèmes dépassant à ce point nos capacités humaines de compréhension qu’une majorité d’exécutants entretiendra nécessairement une minorité de savants. Cet épais brouillard rejeté par 150 années d’un capitalisme globalement ravageur a obscurci l’horizon de sorte que le sursaut et la créativité nécessaires à notre émancipation sont historiquement inédits. Rien, au vu de l’histoire révolutionnaire récente, ne nous permet pour l’instant de l’espérer. Mais c’est peut-être depuis ce noir profond que nous saurons tirer la force et la lucidité suffisantes.

Hors-sol, juin 2015

Relu et corrigé en septembre 2016.

1Metaleurop, Paroles ouvrières, Fajardie, Mille et une nuits, 2003

2En 2009, l’association organisait au Nouveau siècle pour le compte de la nucléocratie un colloque autour de la gestion d’un accident nucléaire à Gravelines.

3« La biodiversité aménage-t-elle les territoires ? De la présence d’espèces protégées et/ou patrimoniales…, ou comment passer d’une logique de contraintes à celle de projets de territoire. », Guillaume Lemoine, Revue Développement durable et territoires, avril 2013.

4La Planète malade.

octobre 23rd, 2015 by admin

LILLE, 23 oct. 2015 – Le torchon brûle-t-il entre l’Agence d’urbanisme de Lille métropole et la SPL Euralille ? Contrairement à la seconde, la première juge qu’on ne peut assimiler des espaces verts comme l’îlot Pépinière à du « vide » à bétonner. Même que « c’est vraiment n’importe quoi ».

La discorde s’est faite jour le week-end dernier lors d’une interview sur France Culture.1 Nous avions malencontreusement attribué à l’Agence d’urbanisme la volonté d’« investir de vi(ll)e les vides », tels ces deux hectares de bois et de maisons de l’« Îlot Pépinière ». Ce à quoi Oriol Clos, directeur de l’Agence d’Urbanisme, nous opposa qu’il considère, lui, « le vert comme du plein » à préserver. Dont acte.

En fait, c’est à la SPL Euralille, propriétaire de ces deux hectares jamais urbanisés, que revient le slogan « Investir de vi(ll)e les vides », considérant par là même les habitants et les arbres du faubourg de Roubaix comme des quantités tout à fait négligeables au regard de la stratégie métropolitaine. Joint par téléphone, M. Clos nous a confirmé que les « espaces verts ne sont pas du vide à remplir. » Le message est passé. Nous l’adressons à Euralille. Ainsi qu’à Pierre Mathiot.

Également présent au micro de France Culture, l’ex-directeur de Science Po, par ailleurs « homme de bonne volonté »2, affirmait lui aussi qu’avant Euralille, « il n’y avait rien ». Une manière de justifier les expropriations actuelles ? ; la bétonnisation du dernier « confetti » de nature proche de la gare TGV ? M. Clos doit-il rappeler au politologue que le Parc des Dondaines, réduit à peau de chagrin sous les coups de pelleteuse d’Euralille, n’était pas du « vide » à remplir de bureaux ?3

Un accordage de violons apparaît nécessaire pour comprendre ce que la Métropole européenne de Lille entend faire des derniers espaces non bétonnés de l’hypercentre. Si elle devait suivre les conseils de son Agence d’urbanisme, elle laisserait l’îlot Pépinière, ou les 23 ha de la future ZAC Saint Sauveur, à la verdure.

Hors-sol

1. Émission « Sur la route », France Culture, 17 octobre 2015 : franceculture.fr/emission-sur-la-route-sur-la-route-des-nouvelles-metropoles-a-lille-2015-10-1

2. appelauxfemmesetauxhommesdebonnevolonte.fr

3. « Lille : la « zone » des Dondaines », La Brique, décembre 2013 : labrique.net/index.php/thematiques/histoires-du-bocal/93-lille-la-zone-des-dondaines

septembre 26th, 2015 by admin

Pour ceux qui n’auraient pas écouté France Inter toute la journée d’hier, lu La Voix du Nord depuis trois mois, vu les premières œuvres d’art et autres « Smart Pots de fleurs » investir l’espace public, sachez que ce soir Lille3000 inaugure ses quatre mois de « Renaissance » par une parade brésilienne. Vous êtes invités, c’est gratuit. Mais nous n’y serons pas pour les raisons évoquées ci-dessous et en pièce jointe.

***

Il y a deuxpaon ans nous écrivions1 : « En 2004, Lille devait vernir son image pour attirer les investisseurs. Aujourd’hui, Lille3000 accompagne esthétiquement les stratégies des entreprises nouvellement débarquées. » Voyez le catalogue des expositions : « Paranoïa » présentait dans une expo-délire la reconnaissance biométrique (comme à Auchan et grâce à Euratechnologies), la vidéo-surveillance (comme dans le métro) ou la bio-ingénierie (comme à Eurasanté) . « Futurotextiles » exposait l’état de l’art industriel des fibres confectionnées par le Centre Européen des Textiles Innovants. « Dancing Machine » nous faisait vivre l’expérience froufroutante de l’intelligence artificielle « en croisant recherche scientifique et création artistique contemporaine. » C’est ça Lille 3000 : l’art et le business se nourrissent mutuellement.

Vous trouvez qu’on y va un peu fort ? Que c’est caricatural ? Écoutez l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault pendant l’inauguration de « Fantastic » en 20122 : « « Lille 3000″ est exemplaire de toute cette mobilisation. Je le disais [aux] acteurs économiques : 1 euro investi d’argent public, c’est 4 à 8 euros de retombées économiques. » On appelle ça une culture d’entreprise. Alors si les artistes collaborant avec Lille3000 font autant les profits des boîtes High Tech, qu’ils sont les sous-traitants du service com’ de la Métropole, qu’en sera-t-il de nous, les gueux, appelés à parader « à poils, à plumes et à paillettes » ? Nous serons, comme depuis 2004, les dindons de la farce.

C’est la Ville qui parade, pas nous

Un constat en forme de lapalissade : Lille 3000 est une entreprise de marketing territorial. C’est à dire que la culture ne sert pas à comprendre le monde, mais à promouvoir les objectifs des commerciaux. Vous trouvez encore qu’Hors-sol, « ils y vont un peu fort quand même » ?

Martine Aubry en 2005 dans Un nouvel art de ville : « Ma conviction est que c’est la qualité de vie dans une ville qui fait l’attractivité économique, et non l’inverse. C’est cet art de vivre ensemble qui attire aujourd’hui les investisseurs financiers et économiques et crée le développement. » Plus nous serons joyeux et rassemblés, mieux les investisseurs pourront nous toiser du haut de leurs beffrois, évaluant le bas peuple prêt à danser pour eux au rythme des sambas.

Aubry ne sera pas contredite par Pierre de Saintignon, candidat en perdition pour le Parti socialiste, défendant ainsi sa vision devant le petit monde du Théâtre régional réuni à Avignon cet été : « La Culture est l’élément central du jeu économique de notre région, pour le développement de l’emploi, de l’économie. » Une déclaration d’amour pour la « Culture » qui devrait aller droit au cœur de ses électeurs, utilisés ainsi comme simples mannequins de vitrine.

Si nous ne paradons pas ce soir, nous nous attristons de voir ces associations de quartier, ces écoles, ces centres sociaux et tout le petit peuple de Lille mis au pas d’une stratégie qui lui marche dessus.

Renaissance pour qui ?

La « Renaissance lilloise », c’est celle de la ville intelligente, des technologies intrusives, des applis publicitaires, du fichage des déplacements, des goûts et des activités des métropolitains. Inaugurée avec la carte PassPass dont chaque transporté se demande encore ce qu’elle lui apporte à part des amendes pour non-validation et un prix du ticket exorbitant, la prochaine « C’Art » sera inaugurée demain pour ficher les consommateurs de musées. C’est le deuxième effet Kiss Kool de la RFID métropolitaine. Qui aurait cru que parader ou aller au musée alimenterait un vaste fichier ?

Euratek, Eurasanté, Haute Borne, Zone de l’Union, Auchan-Decathlon-Kipsta, Cap Gemini, Microsoft, IBM : voilà la gueule des emplois d’ingénieurs, de bac+8 et de CSP+, qui font la Renaissance lilloise et pour laquelle nous devons parader. « Ce n’est pas n’importe quelle recherche qui s’implante dans la région… » se réjouit Sandrine Rousseau, candidate verte aux Régionales, quand il s’agit d’accueillir cette année le Commissariat à l’énergie atomique (CEA).3 « Le CEA tech a pour vocation première d’assurer une passerelle entre la recherche fondamentale et les applications industrielles. » Cette soi-disant écologiste antinucléaire n’a pas même la décence de déplorer que le fleuron de l’informatique française, dont le plus gros ordinateur européen (le TERA-100) sert à la simulation d’explosions atomiques, vienne « irradier » de son savoir-faire militaro-technologique la Renaissance régionale. Et que dire des 40 millions d’euros d’argent public claqués pour 50 emplois directs ? Soit 1 million par personne ? Qu’elle est bien comme ça, la Renaissance lilloise : minable dans sa grandiloquence.

Une Renaissance faite – et payée – par les Lillois, mais contre eux. Depuis 2004, Lille détient le record de France d’augmentation du prix de l’immobilier : + 83 % entre 2004 et 2012, contre 82 % à Paris !4 Sachant cela, il n’est pas besoin d’attendre les résultats du Front National ou de l’abstention aux prochaines régionales pour constater le divorce entre la classe politique et ses sujets.

Méfions-nous des mystifications

Une fois que tout est fait, que les entreprises sont installées, les budgets débloqués, la RFID, la vidéo-surveillance, la biométrie, les bornes tactiles installées dans les bibliothèques, les musées, les écoles, les centres commerciaux et les transports, Martine Aubry demande si l’on veut bien « retrouver l’esprit de la Renaissance, lorsque l’Europe est sortie du Moyen-Age en plaçant l’homme au cœur de la société, avec une ouverture au monde, en favorisant le progrès et en magnifiant la nature. »5 Cette époque – certes contradictoire d’explorations maritimes, de reproduction des idées par l’imprimerie, de révolution copernicienne, de développement des arts, des humanités et de la raison se trouve aujourd’hui retournée par l’élite locale pour bâtir sur les ruines du vieux modèle industriel un technocapitalisme assurément déshumanisé dans lequel nous ne trouverons notre « place » qu’en nous adaptant, et non en le transformant. Car si la Renaissance redécouvre, aussi, la démocratie grecque, c’est avant le fait accompli qu’il fallait nous poser la question du modèle de développement que nous voulons. Et ce ne sont pas de grotesques simulacres de participation citoyenne tel le Parlement du Savoir Régional qui changeront quoi que ce soit à la Renaissance virtuelle, technologique, et par là même déshumanisante, de la Métropole et de la Région.

Vous vouliez nous faire marcher ? Eh bien, dansez maintenant !

Hors-sol, 26 septembre 2015

Notre tract au format pdf : Paradez

1. Natures artificielles : l’art de nous acclimater à la technopole, tomjo, 2013.

2. 6 octobre 2012, gouvernement.fr

3. La Voix du Nord, 21 novembre 2014

4. La Voix du Nord, 2 juin 2012.

5. Le Monde, 21 mai 2015.

février 17th, 2015 by admin

Bâties en bois hors des remparts de Lille afin d’être incendiées en cas de siège, les maisons de la rue du Faubourg de Roubaix sont sur le point d’accomplir – deux siècles après leur construction – leur destinée historique : la destructions par la guerre. Sous les bombes des aménageurs d’Euralille, elle est économique et urbaine. Si le discours des vendeurs d’« urbanisme innovant » adopte les effets masturbatoires propres à la prise de cocaïne, la liturgie urbanistique demeure la même : « Investir de vi(ll)e les vides », commande le service Slogan d’Euralille, adoptant la maxime de Le Corbusier selon laquelle « urbaniser c’est faire de l’argent ». (1) Quant aux habitants, leur présence est en sursis entre les bulldozers et la fonction [Effacer] d’un logiciel de Dessin Assisté par Ordinateur.

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L’« îlot pépinière » a longtemps abrité le dernier bail rural de Lille, consenti à un fleuriste établi dans les lieux depuis plusieurs générations. Vaste bosquet longeant le cimetière de l’Est et bordé de petites maisons urbaines, c’est un des rares vestiges du temps où Saint-Maurice-des-champs était séparé des remparts de Lille par une large zone non aedificandi : sorte d’Atlantide champêtre, autrement connue sous le nom de « Parc des Dondaines », qui accueilli pendant longtemps les cabanes construites de bric et de broc des démerdards, marchands ambulants, bohémiens et autres chiffonniers qui firent de cette « zone » un lieu prisé pour ses guinguettes et ses fêtes interminables. Rendu constructible à la fin des années 1980 par un Pierre Mauroy déterminé à propulser Lille dans la compétition métropolitaine, le parc est englouti en quelques années sous la gare TGV, le périphérique, les bureaux d’affaires, les centres administratifs et les barres de logements normalisés.

Faubourg d’une dizaine de milliers d’habitants, Saint-Maurice s’est dès lors trouvé « au cœur d’une dynamique de développement teritorial » impliquant des ensembles économiques de plus en plus vastes. De Lille Métropole à l’Aire Métropolitaine (presque 4 millions d’habitants), une décennie aura suffi pour que l’îlot pépinière – n’ayant connu jusque-là que la délicate économie de la pousse artisanale des fleurs – prenne figure d’« aberration foncière » et que la « requalification » s’impose. Restait à statuer sur le sort d’« occupants » dont « la proximité réductive (sic) et la non spécialisation technocratique [se trouva dès lors] confrontée à des visions complexes de plus vaste échelle. » (2)

Préemption et paupérisation programmée du bâti, adaptation de la réglementation aux exigences d’« optimisation économique » du terrain, pseudo-consultation des Habitants, expropriations à bas prix, harcèlement et intimidation des récalcitrants, les pouvoirs publics ne se targuent pas ici d’innovation et privilégient des techniques éprouvées. Imperturbablement, les façades des demeures en sursis – vidées de leurs habitants et livrées au pourrissement – se parent de panneaux bigarrés annonçant, comme une rassurance, que « la ville continue »… Sur les autres, témoignant des dernières résistances, des affiches donnent à lire la propagande municipale en langage courant : « Habitant dégage : la mairie aménage ».

Techno-Cité radieuse

Initialement voué à organiser l’espace selon les besoins standardisés de l’« homme nouveau » au sein de la société industrielle, l’urbanisme dessine désormais le décor d’une post-humanité mobile et connectée, renvoyant à leur obsolescence les quelques bouseux en­core attachés à la glaise de leur pépinière. A l’image de sa population – néo-prolétariat hors-sol, mutable au gré des fluctuations du mar­ché mondial – la techno-cité se veut intense, innovante, évanescente, mutable et permanente, continue et fragmentée, durable et éphémère, dense et diffuse, poreuse, intelligente, créative, ubiquitaire, multicultu­relle, globale, etc.

Ces adjectifs ne doivent cependant pas nous faire oublier que les urbanistes n’ont jamais désavoué le bon vieux planisme issu du mouvement moderne : l’organisation industrialiste de l’espace et du temps, et l’accaparement par une caste d’experts du droit à faire la ville d’en haut, comme à l’aplomb d’une carte d’État Major. Après tout, des Siedlungen et autres Cités Radieuses de l’après-guerre aux éco-quartiers de la « ville durable », les modèles architecturaux qui ont sous-tendu l’urbanisation de la vie n’ont jamais été que les variantes, diffuses ou concentrées, du même mode de production (rationaliste, économiste, industriel). Et aussi bien les discours sur la Haute Qualité Environnementale que le façadisme pop des « opérations de logement » les plus récentes dissimulent mal les atavismes fonctionnalistes de leurs concepteurs. A mesure que la société indus­trielle achève de « transformer l’espace comme son propre décor » (3), la doctrine des C.I.A.M, travailler/se récréer/circuler (4)… est plus que jamais à l’ordre du jour. Ici comme ailleurs, les noms restent mais les lieux disparaissent à mesure que la réalité rejoint l’artificialité des images de synthèse des architectes – la joie de vivre en moins.

De Saint-Maurice-des-champs à Saint-Maurice-des-flux

Une habitante raconte : « Après avoir emprunté une frêle passerelle surplombant l’ancien périphérique, on était ‘’aux champs’’ : on allait même porter le pain rassis de la semaine aux poneys du club hippique, là où il n’y a plus maintenant qu’immeubles de bureaux et béton. Les plus anciens habitants nous parlaient avec nostalgie de la guinguette du Carrefour Labis, mais je ne l’ai pas connue ; je l’ai retrouvée sur une vieille carte postale. Je me souviens aussi de la fin de l’été, où nous allions, juste avant la reprise de l’école, cueillir les baies de sureau du parc des Dondaines, pour en faire la gelée des goûters de septembre. Jusqu’à la période plus troublée qui, avec le début des années 1980, vint perturber le calme de Saint Maurice-des-Champs. Saint-Maurice a pris un nouveau visage, il a bien fallu s’y habituer. Un peu de calme est revenu, mais pas pour très longtemps, car les chantiers de construction ont continué dans le quartier ou sur ses frontières […] C’est vrai que Saint-Maurice-des-Champs n’est plus tout à fait le même, mais quels atouts pour ‘’bouger’’ ! »

Quand l’accumulation du capital devient devoir systémique d’urbanisation, la ville devient entreprise urbaine, reconfigurant l’espace pour y « attirer les flux mobiles et flexibles de la production, de la finance et de la consommation » (5). On comprend mieux dès lors que la ville doive « s’appuyer sur une infrastructure de support […] où le flux prime sur le lieu » (6) ; et pourquoi du Saint-Maurice ancien il ne reste rien sinon en marge des infrastructures de la circulation marchande. Seules rescapées au sein de l’espace ainsi liquéfié, liquidé, quelques demeures en bois et ruelles d’avant la géo-localisation et les vapeurs d’essence préservent un succédané d’« ambiance de fau­bourg ». Et La Voix du Nord de s’émerveiller « des airs de village » de la rue du Faubourg de Roubaix quand Saint-Maurice n’est plus en réalité qu’une coordonnée GPS dans l’entrelacs géométrique des flux autoroutiers, ferroviaires et métropolitains.

« Laissez-vous transporter » pourrait être le mot de la fin si l’on croyait Transpole. Mais Antoine, habitant « expulsable » depuis le mois d’Août, a d’autres projets pour son quartier : « Sur ces deux hectares de terre, on pourrait créer une activité économique de maraîchage avec les personnes à la rue. On pourrait organiser un petit marché hebdomadaire, recréer une vie de quartier et se nour­rir de légumes cultivés ici. La mairie, responsable du délabrement des maisons, pourrait les réhabiliter et proposer du logement social. Une maison individuelle avec jardin est tout de même plus agréable que des barres de neuf étages. » La simplicité de ces quelques pistes tranche avec les vanités eurométropolitaines pour lesquelles les habitants sont une entrave. Elle ferait pourtant de Saint-Maurice un quartier accueillant qui renouerait avec son histoire. Mais la simplicité, pour un responsable de la quatrième ville française, n’a pas lieu d’être.

Hors-sol, fév. – mars 2015

1/ Urbanisme et colonisation : présence française en Algérie, Saïd Almi. 2/ Agence d’Urbanisme de Lille. 3/La société du Spectacle - Guy Debord. 4/ Congrès Internationaux d’Architecture Moderne sous le patronnage de « Corbu », La Chartes d’Athènes – 1933. 5/ David Harvey, Vers la ville entrepreneuriale. Mutation du capitalisme et transformations de la gouvernance urbaine. 6/ Agence d’Urbanisme de Lille.

***

Cet article est paru dans le journal Hors-sol #2 dont voici les points de vente (1,5 €) : http://hors-sol.herbesfolles.org/ca…

Au sommaire de ce numéro. Intelligence artificielle : Dialogue entre un journaliste-robot et un robot-journaliste. Logiciels libres et apprentissage du code informatique : le nouvel esprit du capitalisme. Marcuse : Sauver la recherche ou la subvertir ?

novembre 27th, 2014 by admin

Hasard du calendrier ou réponse directe à notre reportage publié en novembre ? Dans son numéro de janvier (110 000 exemplaires distribués gratuitement) Lille Mag sort l’artillerie lourde : « Bienvenue dans votre Silicon Valley ». Rédigé dans la mauvaise conscience, l’enjeu est d’humaniser le développement technologique des Bois-Blancs : « L’important, ce sont les sciences et les relations humaines. Pas la technique pour la technique. » Le dossier croit ainsi répondre à nos critiques. Pseudo questions éthiques, conséquences environnementales, « dimension sociale », argent public, emplois, la mairie PS déploie sa rhétorique Benetton : des jeunes, des vieux, des issus de la diversité, des non-diplômés, des femmes, des Alzheimer sont utilisés comme paravents contre la critique.

Si le cœur des habitants de Bois-Blancs reste à gagner, celui des multinationales du numérique et des ministères est conquis. « Lille is French Tech » et Euratechnologies prend son envol. 2 500 salariés aujourd’hui, 7 500 d’ici 2018. Promoteurs et collectivités construisent de nouveau pour doubler la surface productive. L’ambiance y sera « studieuse et décontractée » déclare-t-on : café jazz, restaurants, salle de sport. Grâce à sa labellisation « French Tech » par l’État, Euratechnologies compte devenir l’incubateur de référence français sinon européen.

Plutôt que de longues tirades sur la dialectique, quelques photos suffisent parfois. Voici un photo-reportage de trois minutes monté par notre photographe Julien o2e. Sur les ruines d’une classe ouvrière déchue, une nouvelle utopie se dresse : http://vimeo.com/117043304

Retrouvez aussi notre reportage publié en novembre dans version papier : Les extraterrestres débarquent à Bois-Blancs

Bonne lecture.

***

Ils sont cools, jeunes et insouciants. Débarqués du cyberespace en 2009, ils ont installé leur première colonie dans le vieux quartier industriel des Bois-Blancs, à Euratechnologies. Grâce à leurs soutiens auprès de riches représentants de la communauté terrienne, leur entreprise d’expansion se concrétise, empruntant des noms étranges : living lab, écoquartier, Euratechnopolys. Aidés des populations autochtones, nous avons saisi les aspects les plus immédiats de leur mode de vie exoplanétaire. Mais leur base avancée n’est que le début d’un impérialisme technologique qui dépassera, et dépasse déjà, les frontières physiques du quartier. Pour les bouter définitivement hors de nos vies, il faudra plus qu’une « lutte contre la gentrification ». Reportage.

La Guerre des MondesIls sont de plus en plus nombreux, attirés par un « parc d’activités » gigantesque installé dans l’ancienne filature Le Blan. Sur la carte du chômage régional, Lille est la seule ville à connaître un regain d’emplois. En cause : l’informatique.1 Rien qu’à « Euratech », 2 500 geeks regroupés dans 150 entreprises ont emménagé en cinq ans. Si la reconversion du quartier est souvent présentée comme l’une des « réussites » économiques et urbaines les plus significatives des trois mandats d’Aubry, elle est surtout l’aboutissement d’une dynamique lancée par Pierre Mauroy dans les années 1980. La réconciliation de la mairie socialiste avec la chambre de commerce, l’arrivée du TGV et Lille2004 ont créé un « ecosystème » propice aux nouvelles classes créatives et connectées. C’est d’ailleurs Pierre Mauroy qui, après une visite en 1999 de Sophia Antipolis, la plus importante technopole française près de Nice, lança le projet « Euratechnologies ».

Malgré le déclin de ces filatures qui faisaient la renommée du quartier, le « renouveau » de Bois-Blancs n’est pas une aubaine pour ses habitants, mais bien plutôt pour la Ville et ses investisseurs. « On a installé des gens pour faire du blé, du blé, du blé, et on oublie les autres avec le RSA », constate un habitant des Aviateurs, ces grands ensembles construits à la fin des années 1950. De chaque bord de la Deûle, frontière géographique et sociale du quartier, on se regarde en chien de faïence. Le pouvoir lillois n’a d’yeux que pour les grands noms de l’économie numérique, l’université Stanford en Californie ou les entreprises du programme « Euratech in China », alors que les habitants historiques sont réduits à l’état de classe surnuméraire et obsolète.

1La Voix du Nord, 23 septembre 2014. L’Observatoire des TIC n°19, 2013.

juillet 14th, 2014 by admin

Sur les cendres de la ville industrielle, « Lille’s Digital »1 permet tous les espoirs de relance économique. Dans le quartier des Bois Blancs, aux abords d’Euratechnologies, IBM s’installe. 200 ingénieurs auront débarqué à la fin de l’année, ils seront mille dans trois ans.(2) Pour quoi faire ? Offrir des services informatiques à des groupes aéronautiques et militaires comme Safran ou Airbus, des banques, des assurances ; mais aussi œuvrer à la ville intelligente. Nous vous en parlions dans la brochure « Smart City, l’espace de la domestication interactive ».

Le mois dernier, nous étions à Lyon pour CapUrba, le salon de l’urbanisme innovant. Et vous savez quoi ? Les fonctionnaires et ingénieurs présents nous ont confirmé les raisons réelles pour lesquelles ils développent leurs technologies de contrôle urbain. A savoir :

1° La ville intelligente est un atout marketing : « C’est un projet économique d’attractivité dans une compétition désormais mondiale » entre les métropoles, lâchait un ingénieur d’IBM. Autrement dit : la ville ne se développe pas par et pour ses habitants – trop pouilleux, consanguins, chômeurs et alcooliques peut-être ? –, mais pour des classes aisées, connectées, friquées et consommatrices.

2° La ville intelligente est un moyen d’accélérer le désastre écologique du capitalisme urbain : congestion routière, raréfaction des matières premières (eau, électricité), entassement de populations. « En quatre ans, on a urbanisé autant que nos anciens en 2000 ans, s’est satisfait un technicien montpelliérain, c’est un atout pour l’économie, mais qui pose un souci en terme d’accueil. » Sans rationalisation, pas de développement.

3° La ville intelligente est le pilotage total de l’environnement et de ses habitants. C’est l’enfer vert. Ce que le chef de projet à l’Aménagement numérique de Lille Métropole, Raphaël Dirix, reconnaît aisément au sujet de la carte de transports « PassPass » : « Certes, on peut parler de Big Brother, mais une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage… », on se fait arracher la main. Merci pour l’aveu.

C’est pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, que nous crions :        IBM dégage !

 Vous retrouverez le reportage au salon CapUrba dans le journal CQFD, encore en kiosques jusque mercredi. Ou ici en pdf : Smart illusions au salon CapUrba

Ainsi que la brochure « IBM et la société de contrainte » éditée par Pièces et main d’œuvre.

Notes :

1. Surnom donné par Lille Métropole et Lille’s Agency : http://www.lillemetropole.fr/files/live/sites/lmcu/files/docs/ECONOMIE/LILLE-S-DIGITAL_PLAQUETTE%20_aout2013.pdf

2. http://www.usine-digitale.fr/article/ibm-va-creer-300-emplois-supplementaires-a-lille.N272762

mars 19th, 2014 by admin

Hier encore, un smog « cancérogène certain » s’est abattu sur nous. Jour après jour, on apprend à reconnaître ce goût métallique qui empâte la bouche. On vit dans la poisse. Cette poisse mortelle nous défend de courir, faire du vélo, sortir les enfants, respirer à pleins poumons. Surtout, elle nous prépare à la vie rationnée. Ce 17 mars, l’État a substitué une armée de 700 policiers aux habituels ingénieurs en fluidité routière pour faire respecter la circulation alternée des bagnoles. Après l’eau, denrée rare et viciée, l’air deviendra-t-il aussi une marchandise vendue pour raison d’épuration ?

Faut-il rappeler aux fabricants de voitures et aménageurs de territoires que ce n’est pas la faute du soleil ni des vents si sept millions de citadins crèvent chaque année de l’air qu’ils respirent ? (1) Si l’industrie, les épandages agricoles et le chauffage au bois ont leur part de la pollution, celle-ci vient en grande partie des pots d’échappement, de l’usure des pneus et de l’asphalte, des garnitures de frein et d’embrayage (à l’origine des microparticules).

Pour un désastre alternatif

Les dirigeants des métropoles et de l’État ont leur coupable, le « lobby du diesel », pour se décharger de la responsabilité du désastre sanitaire. En pleine campagne municipale, les écologistes de toutes les métropoles font valoir leur bilan dérisoire : un centre-ville piéton accueille désormais les chalands flânant entre les marchandises importées du Bangladesh. Ils repartent en bus ou en Velib sans ralentir l’explosion du trafic. « Le combat des couloirs de bus » : ainsi parlait le chef de file des Verts lillois. (2) C’est à s’étouffer. Il y a quelques semaines, les médias s’enthousiasmaient du retour des embouteillages : signe de relance économique. Les villes continuent de s’engorger, l’A1 dégueule ses camions et la Chambre de commerce s’impatiente d’un nouveau périphérique pour « désengorger » la métropole lilloise. Vingt ans de politique écologiste pour crever sous les microparticules (après l’amiante et en attendant les nanotubes de carbone, nanoparticules encore plus intrusives que les microparticules). Connaissez-vous les ambitions Vertes pour la prochaine mandature ? Des fleurs sous le métro aérien, des bâtiments basse consommation pour abriter les nuisances High Tech (3), des toitures végétales au dessus des « fab labs » et une fuite en avant qu’ils nomment « alternatives ».

Qu’ils soient écologistes ou non, ils nous laisseront choisir notre mort. Entre la bagnole au pétrole ou le métro à l’uranium. La campagne municipale à Amiens tourne autour de la construction du Tramway. Le Grand Paris sera bientôt ceinturé d’un nouveau RER. En 2016, le métro entre Lille et Roubaix sera doublé et le débat sur l’opportunité d’un « tram-train » relancé. Areva, EDF et les constructeurs automobiles se réjouissent de la transition énergétique vers une « économie décarbonnée », les ventes de véhicules électriques ont augmenté de 50 % en 2012 et les voitures hybrides de 60 %.

Autolib – automobile et liberté.

La Voix du Nord clame à tue-tête les bienfaits de cette néo-industrie qui réglera les problèmes de la raréfaction du pétrole et des microparticules. Avec Arnaud Montebourg au chevet de l’économie nordiste, elle se félicite de ce que notre grande région automobile – « 30 % des véhicules produits en France, 40 % des moteurs et 50 % des boîtes de vitesse » (4) – pourrait se tourner vers « l’électromobilité » : voitures électriques, avions électriques, TGV électriques et voitures à pilotage automatique. Les 13 et 14 février derniers, l’école Centrale de Lille accueillait un salon de la « chimie du végétal ». La Voix s’empresse d’applaudir le laboratoire lillois EuroBioRef dans son ambition de créer des bioraffineries (carburants végétaux) grâce à l’industriel du petit pois Bonduelle et aux financements de la Région. Ils n’arrêteront jamais.

Dans son dossier sur les municipales à Lille, Le Monde s’enthousiasme pour le réaménagement du port fluvial : « Le responsable [de Voies navigables de France] souhaite doubler le trafic fluvial d’ici 2020, le portant à 2 millions de tonnes. » (5) Celui-ci accueillera bientôt les porte-conteneurs de 4 000 tonnes grâce au canal Seine-Nord que tout le monde attend. Plus de bagnoles, plus de péniches, plus de métros, plus de marchandises. Et finalement, plus de nuisances et plus de contrôle.

L’écologie du rationnement

Les plus visionnaires planifient la suite. Si la gratuité des transports en commun ne suffit pas à « modifier les comportements » des automobilistes et abaisser le taux de microparticules, il faudra contraindre. Circulation alternée et péages urbains nourrissent déjà des usines à gaz militaro-bureaucratiques : droits d’émissions, restrictions, dérogations. « En Europe, deux cents villes restreignent leur accès aux véhicules polluants. » (6) À Stockholm ou à Londres, le paiement est automatisé grâce aux bornes de lecture des plaques minéralogiques par vidéosurveillance. À Londres, toute infraction au règlement écologique est réprimée d’une amende de 600 euros. Ce qui exige un fichier des plaques d’immatriculation associé au poids des voiture, comptes bancaires et identité des automobilistes.

Même si la France retarde dans les restrictions de circulation, des mesures contraignantes sont déjà prises. Au plus fort de la pollution, les nationales et autoroutes du Nord ont vu la réduction de vitesse passer de « recommandée » à « obligatoire ». 45 euros d’amende aux contrevenants. L’écotaxe du gouvernement prévoyait de surveiller les routiers au kilomètre près grâce à la géolocalisation des camions et au contrôle vidéo. On vous passe les capteurs sur les routes et les cartes de transports RFID propres à fluidifier la surpopulation urbaine. Le filet de sécurité écologique se resserre.

Face aux épidémies de cancer, asthme, insuffisances respiratoires ou pneumonie, vous pourrez compter sur un contrôle sanitaire au plus près de vos pathologies. En attendant votre t-shirt intelligent enregistrant en permanence rythme respiratoire et battements de cœur, vous pouvez rendre visite à votre médecin tous les six mois pour un dépistage couvert par le dernier « Plan Cancer » et les cotisations sociales versées par l’industrie automobile. Préventif, votre médecin en profitera pour vous inculquer les bonnes pratiques en milieu toxique : arrêter la clope, le vin et votre mode de vie pathogène.

Et pour votre jogging, n’oubliez pas votre masque à oxygène intelligent, acheté chez Décathlon.

On disait « libre comme l’air ». Mais tout ce qui était libre et gratuit se marchandise pour raison de gestion. Vous savez bien, quand c’est gratuit « les gens » gaspillent et dégradent. L’eau est viciée ? Elle ne suffit plus à abreuver les millions de métropolitains entassés ? Il faut la pomper depuis les sous-sols, l’assainir, la comptabiliser ? Entretenir les cuves et les kilomètres de tuyaux ? Régies publiques et compagnies privées se chargent déjà de la rationner. Question de survie. Le programme de vie hors-sol comprendra le compteur à oxygène individuel, les usines de retraitement de l’air vicié, les bouteilles d’air conditionné riches en oxygène. Danone et Nestlé lanceront des bouteilles individuelles d’air parfumé. Le Front de Gauche manifestera pour la gratuité des premiers mètres cubes d’oxygène et le retour en régie publique des sociétés d’assainissement d’air.

50 % de la population mondiale vit en ville. Nul besoin d’habiter Pékin ou Mexico pour savoir que cette concentration de bagnoles, d’usines et de marchandises concentre surtout la pollution. Or, cette concentration s’accélère : quelle métropole « attractive » n’a pas son programme pour une ville dense ? Plus d’entreprises, de pôles d’excellence, d’universités feront plus de transports, de fumées toxiques, de cancers. Les « alternatives » qui n’en sont pas, et les mesures de contrainte écologique imposeront, quoi qu’il nous en coûte en terme de liberté, la circulation des marchandises et le « développement des territoires ».

Ce n’est pas seulement le « lobby du diesel » qui tue, mais la société industrielle.

Tomjo, Lille, le 17 mars 2014.

1Source : OMS.

2Lille, Vert avenir, Éric Quiquet, éd. Sansonnet, 2007.

3Les nouvelles technologies de l’information et de la communication consomment l’équivalent de sept centrales nucléaires en France. La face cachée du numérique, L’échappée, 2013.

4La Voix du Nord, 14 mars 2014.

5Le Monde, 14 mars 2014.

6Le Monde, 6 janvier 2014.

Le texte en format pdf : Microparticules_Brochure