novembre 7th, 2019 by admin

Le soleil se lève sur le Japon et se couche au large de la Silicon Valley. À son zénith, il pointe exactement sur la friche Saint-Sauveur, à Lille. Reportage d’un non-japonisant parti où la technopole s’élève.

J’étais embarqué depuis plusieurs mois contre la bétonnisation de la friche Saint-Sauveur à Lille. Au lieu d’offrir une respiration à la ville la plus « minérale » de France, Martine Aubry préfère bétonner ces 23 hectares en « cœur de ville ». Mot d’ordre : densifier, plutôt qu’étaler. Superposer, verticaliser, suspendre. Quoi donc ? Les logements, les bureaux, les parkings, et bien sûr les jardins. On doit à l’aménageur cette innovation langagière de « polder métropolitain », des surfaces gagnées non plus sur la mer, mais vers le ciel, en bâtissant la ville sur la ville.

La poésie n’est pas seule à apaiser la mauvaise conscience des technocrates. Les smart grids (comme Linky) accueilleront les futurs startuppers dans un quartier « bas carbone » qui atteindrait la « sobriété énergétique » par « pilotage des consommations ». Aussi le « mix énergétique » sera-t-il obtenu par « transports doux » et voitures électriques.

Connecter pour densifier, densifier pour connecter… la question me taraude depuis quelque temps déjà.1 Au risque d’alimenter les clichés, je quittais ma friche pour observer comment l’on vit dans la mégapole la plus peuplée, la plus riche et la plus connectée du globe : Tokyo, 40 millions d’habitants, 200 millions d’objets communicants. Non-japonisant, je souhaitais sans prétention rapporter un peu du quotidien tokyoïte – celui-là même qui dessille les yeux des édiles lilloises.

Le reportage de TomJo, initialement paru dans La Décroissance, est à lire ici : Maniaqueries japonaises

1L’Enfer vert, Tomjo, L’échappée, 2013.

octobre 8th, 2019 by admin

Lille, 2014 – 2019 :

Insultes, rumeurs et calomnies consécutives aux débats sur la PMA

Post-scriptum à mon passage en milieu ridicule

Par Tomjo, Lille, octobre 2019

Mises bout à bout, les petitesses des individus révèlent un milieu, ses fins et ses moyens. Voici quelques épisodes de mon passage dans ce qui s’auto-désigne noblement comme le « milieu radical ». S’il s’agit bien d’un « milieu », par sa structure lâche et ses juges officieux, il fonctionne néanmoins comme un parti – supposément « libertaire », mais un parti quand même. S’il se prétend « radical », c’est pour son verbe haut, son esthétique et ses postures détèr, son goût du coup de poing. Rarement pour ses idées. Le terme qui convient est donc « extrémiste ». Quant aux idées, disons « libérales-libertaires ». Les insultes et menaces que l’on m’a adressées depuis le débat sur l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes seules à partir de 2014 en constituent une illustration.

Si je publie ce témoignage aujourd’hui, c’est en raison du calendrier. Il me plaît de rappeler aux « radicaux » que la PMA est sur le point d’être votée par une assemblée « République En Marche », sur proposition d’Emmanuel Macron, le même qui a éborgné gilets jaunes et K-ways noirs tous les samedis de l’année écoulée. Ce retour de la PMA dans l’espace public me valant une nouvelle salve d’insultes et de calomnies depuis cet été, des tags « Tomjo gros mascu », une BD sur le net, une interdiction de participer à une conférence.

Ce témoignage, chacun l’entendra à sa guise, mais les pires sourds, désormais, ne pourront faire comme si je n’avais rien dit, ni porté les faits à la connaissance de tout un chacun.

Le texte au format pdf est ici : Du coup

 

septembre 18th, 2019 by admin

Ce n’est pas tous les jours qu’on fait une découverte exceptionnelle. Nous étions partis pour enquêter sur le pays de l’artificialisation – lui-même artificiel – autrement dit les Pays-Bas. Un pays vague et mouvant qui avala jusqu’à l’Artois, jusqu’à la Picardie presque, et lança ses tentacules dans le monde entier. Nous avions pour cela quelques indices et motifs, les polders, ces terres conquises au fil des siècles sur la mer ; la construction d’étables et porcheries verticales, en immeubles, à Amsterdam ; la mise au point du fameux « steack artificiel » à l’université de Maastricht ; la prolifération des Center Parcs, ces bulles de paysage hors-sol pour vacanciers des villes ; en vrac (mot néerlandais), les moulins, les canaux, les draperies des Flandres … des clichés, quoi. Et puis nous sommes allé de surprise en surprise, au point de ne pouvoir nommer cette succession de surprises que par le terme d’orangisation. C’est le privilège de l’ignorance, direz-vous. Qui ne sait rien croit découvrir la lune chaque fois qu’il enfonce une porte ouverte. Reste que les savoirs épars des spécialistes que nous avons pillés en généralistes de la politique – historiens, économistes, une philosophe… – n’expriment pas, ou peu, la vue d’ensemble de cette orangisation qui demeure enfouie sous un énorme lieu commun anglo-saxon.

Chaque fois que l’on creuse sous les Etats-Unis et le Royaume-Uni, on exhume les Provinces-Unies : la première république (bourgeoise) d’Europe, la première révolution agricole, la première industrie, la « nation capitaliste par excellence » (Marx), un empire commercial et maritime global, des Amériques à l’Afrique du sud, des Antilles à l’Indonésie. Un pays qui au Siècle d’or sert de modèle économique à Richelieu, Colbert et l’Europe ; de modèle politique à John Locke et à l’Angleterre – au point de renverser son propre roi, Jacques II, au profit du stadhouter, Guillaume III d’Orange, débarqué à la tête d’une armée de « libération ». Dès lors, l’orangisme se diffuse surtout sous pavillon britannique, puis américain.
Non seulement des théoriciens qui pensent le libéralisme économique et philosophique (Grotius, Mandeville), mais des ingénieurs, des entrepreneurs qui fondent la Banque d’Angleterre et la Nouvelle Amsterdam (New York), qui exportent leurs sciences et techniques des réseaux dans le monde entier.

Orangisation/Organisation. Un petit pays, bourbeux et surpeuplé, une vaste conurbation en perpétuel état de catastrophe naturelle, et qui par son industrie a retourné cette catastrophe en entreprise prospère, a évidemment des solutions à vendre au monde entier quand le ciel lui tombe dessus et que l’eau commence à monter. Des cités flottantes, par exemple. L’orangisme, c’est l’organisation rationnelle, la citoyenneté contractuelle, l’efficacité pratique et l’indifférence marchande. Le centre du « libre et doux commerce », de la libre imprimerie et de la libre conscience (Erasme), asile des dissidents (huguenots) et foyer de Lumières (Diderot, Montesquieu), gère la coexistence fonctionnelle entre ses communautés et nourrit aussi bien le rationalisme de Descartes que l’industrialisme de Saint-Simon ou le nationalisme plébiscitaire de Renan.

C’est toujours à Amsterdam, cette smart city sillonnée de cyclistes bienveillants, nourris aux légumes bios issus du maraîchage urbain, que lecteurs du Monde et de Télérama, vont aujourd’hui chercher les règles et les bonnes pratiques du bien-vivre-ensemble. Ecologistes et technologistes s’y connectent et s’hybrident dans leurs espaces collaboratifs. Nederland Inc. est une société ouverte et progressiste, où des médecins affables et innovants font de la recherche sur des embryons génétiquement modifiés, pratiquent la vente et l’implantation de gamètes, ainsi que l’assistance au suicide, y compris pour des adolescents. Tout se vend, tout s’achète. Tout ce qui est techniquement possible est réalisé, tout ce qui ne l’est pas encore, le sera bientôt. Quand la Reine Maxima inaugure la première branche européenne de la Singularity University, à Eindhoven, en 2016, il s’agit tout à la fois pour les transhumanistes de profiter d’un réseau de sympathisants locaux dans un milieu favorable, afin de se lancer à la conquête de l’Europe – et d’un retour aux sources. Au pays de l’artificiel, d’où se répandit, voici quelques siècles de cela, ce vaste projet de maîtrise et destruction créatrice de la nature. Si ce monde est bleu comme une orange, s’il pourrit et suffoque d’empoisonnement chimique, contraignant ses habitants à s’artificialiser eux-mêmes pour y subsister, c’est des Pays-Bas qu’émanèrent d’abord ce mouvement de technification totale, et ses miasmes morbides. Les Pays-Bas sont le modèle et la matrice de la Silicon Valley et de toutes les Silicon Valley du monde.

C’est triste à dire, mais ce fut pour nous une visite aussi passionnante qu’effarante. Ce n’est pas tous les jours non plus qu’on découvre le laboratoire du maléfice industriel.

Voici les trois premiers chapitres de cette enquête sur l’orangisation du monde : Bleue comme une orange_1-2-3

Voici les chapitres 4 et 5 : Bleue comme une orange_4-5

TomJo / Pièces et main d’œuvre
Lille, Grenoble
Septembre 2019

août 31st, 2018 by admin

La Ville de Lille vient de céder le Palais Rameau à trois écoles d’ingénieur qui en feront un laboratoire d’agriculture automatisée et hors-sol. Alors que la Ville détruit les derniers espaces possibles de verdure, îlot Pépinière et friche Saint-Sauveur, elle recrée une nature artificielle, sous cloche, et pilotée par des capteurs. Cette artificialisation des terres et de l’agriculture avance d’un pas serein grâce l’appui des Verts qui voient là une réponse aux « enjeux écologiques du XXIe siècle ». Avec des amis pareils, la nature n’a plus besoin d’ennemis.

Le calendrier se passe parfois de commentaire. Dans le même Conseil municipal, Martine Aubry rappelle son engagement dans la bétonnisation de l’îlot Pépinière, ancienne parcelle horticole, et cède le Palais Rameau, du nom d’un horticulteur lillois, à trois écoles d’ingénieur spécialisées dans l’« agriculture de précision ». Donc : Martine Aubry remplace des horticulteurs avec de la terre sur les mains par des agro-informaticiens du substrat chimique. Après que la mécanisation des champs ait saigné les rangs des paysans, l’automatisation supprime les derniers « travailleurs de la terre ».

Une agriculture sans terre ni agriculteurs

Les trois écoles d’ingénieur en question appartiennent à la Catho et se nomment ensemble « Yncréa ». Leur regroupement forme des ingénieurs et chercheurs en nanotechnologies, smart farming, chimie verte, smart grids (ex : Linky) ou maison intelligente. Yncréa est donc un agent du renouvellement actuel du capitalisme dans les technologies de pilotage de la planète, de la ville, de la maison et du vivant, pour aller decrescendo dans la perspective. Détail qui ne manque pas de saveur : le directeur d’Yncréa est ingénieur militaire, à la fois chevalier de la Légion d’honneur et du Mérite agricole, passé par la Délégation générale à l’armement et la sûreté nucléaire. Ses rangs de topinambours seront bien désherbés sur les côtés.

Leur agriculture hors-sol (préférez « urbaine », « de précision », « connectée » ou « verticale » si vous deviez masquer vos intentions) passe au stade 2.0. Les semences sont toujours sélectionnées pour ce type de terroir hydroponique. Les légumes plongent toujours leurs racines dans un substrat et des intrants artificiels. Mais les bâtiments sont désormais « pilotés par des technologies contrôlant les paramètres de production (luminosité, apports en eau, en nutriments…) et alliant les compétences en conception de bâtiments intelligents, agronomie et automatisation. »1 Les Pays-Bas par exemple, surnommés la « Silicon Valley de l’agriculture », ont les meilleurs rendements du monde grâce à des serres où la lumière, l’arrosage, les intrants ou la ventilation sont entièrement automatisés. Le modèle vaut aussi pour les élevages de porcs, de volailles – sans parler des citadins. Le smart farming est à l’agriculture ce qu’un « réseau social » est à l’amitié. Une relation à la terre pilotée par ordinateur, privatisée par des ingénieurs et leurs firmes, produisant une alimentation sans goût pour une vie sans qualité.

L’avancée du désert vert

L’élu Julien Dubois soutint l’initiative au nom du groupe écologiste. Reprenant les éléments de langage de circonstance, celle-ci répondrait aux « enjeux écologiques du XXI° siècle ».2 Quels sont ces « enjeux » ? En quoi Yncréa y « répond » ? Nulle explication chez les élus qui s’écharpent à peine sur le superflu, l’absence d’appel d’offres ou la privatisation du Palais Rameau. Mais sur le fond : rien.

Dans les Hauts-de-France comme au niveau global, les terres cultivables manquent. La planète compte bientôt 10 milliards d’estomacs en même temps que les terres arables disparaissent sous les effets conjoints de l’urbanisation, de la pollution et l’appauvrissement des sols, de l’élevage intensif ou du manque d’eau. Près de nous, autour de l’ancien site Metalleurop, 500ha de terres saturées en plomb interdisent toute culture comestible. À Lille, les 23 ha de la friche Saint Sauveur seront enfouis sous du logement intensif et des bureaux, plutôt que rendus – enfin ! – à des activités plus humaines.

Face à ce dilemme comptable, les technocrates ont leurs solutions. Pour aller des plus lointaines aux plus proches, Elon Musk (Tesla) souhaite coloniser Mars ; Peter Thiel (PayPal, Facebook) bâtit des villes flottantes alimentées aux algues3 ; Larry Page (Google) finança le premier steak in vitro ; et toute une flopée d’urbanistes se gaussent d’agriculture urbaine : soit en utilisant les toits des buildings, soit sur les sols pollués des friches industrielles, soit encore dans les souterrains des grandes villes, ainsi qu’Anne Hidalgo l’expérimente à Paris. Après avoir épuisé la Terre, la cyber-agriculture s’attaque aux océans, aux sous-sols, et pourquoi pas à l’espace, dans une fuite en avant technologique. Les écologistes applaudissent. Et l’Union européenne s’interroge sur une labellisation « bio » du hors-sol.

Ce scénario d’artificialisation et de privatisation du vivant ne devrait surprendre aucun Lillois. Non seulement parce qu’il est d’une banalité confondante au regard de l’état du monde. Surtout parce que la Ville nous avait prévenus, dès 2013, dans une exposition « Natures artificielles » à la Gare Saint-Sauveur. Les artistes convoqués nous y jetaient leurs « visions originales d’un réel transfiguré par une époque mutante où l’homme joue de son emprise ambiguë [sur la nature]. On y crois[ait] des expérimentations scientifiques qui réécrivent l’Histoire, théâtres de robots agriculteurs, parcelles de cosmos comprimées, poupées mutantes issues d’expérimentations génétiques, végétaux à humeurs variables, terre tremblant au son de la voix, etc. »4 L’enfer vert était annoncé.

Quant à ceux qui ne veulent pas ajouter de l’artifice au désastre, qui ne souhaitent pas gérer les nuisances mais bien les supprimer, ils peuvent se joindre à nous dans une opposition résolue à la bétonnisation de Saint-Sauveur et à la reconversion technologique du Palais Rameau.

Hors-sol, Braderie 2018.

Pour aller plus loin :

L’Enfer vert, TomJo, L’échappée, 2013.

Paradis pourri – Smart islands en Polynésie, hors-sol & Pièces et main d’œuvre, 2017.

Homo homini porcus – Dans l’homme tout est bon, Yannick Blanc, Sens & Tonka, 2017.

1Yncrea.fr

2Conseil municipal du 22 juin 2018, site d’Europe écologie – Les Verts

3Paradis Pourri – Smart islands en Polynésie, Hors-sol et Pièces et main d’œuvre, 2017.

août 1st, 2018 by admin

Ci-dessous, Bénédicte Vidaillet nous dit, dans un très beau texte, que face aux projets d’aménagement désastreux tels que celui de la friche Saint Saveur, ce n’est peut-être pas une lutte de chiffres, de raisonnements que nous mènerons (des taux, des seuils, des m² « d’espaces verts »), mais bien plutôt une lutte d’imaginaires. Nous ajouterons que nous ne convaincrons jamais nos opposants de la MEL ou d’Euralille. Aucune bonne volonté, aucun imaginaire ne résiste à la promesse de profits sonnants et trébuchants. Si les élus de la MEL venaient à retirer quelques mètres carrés de béton face à la gronde, ce ne serait que pour sauver le reste, et notamment leur siège.

***

Le devenir de la friche Saint Sauveur, 23 hectares au centre de Lille, fait l’objet d’une vive lutte entre la poignée d’élus qui ont « programmé » sa transformation, et des habitants et associations qui se mobilisent pour un projet alternatif. Mais la Ville reste sourde à leurs arguments. Révélant ainsi le véritable enjeu de cette lutte.

Longtemps j’ai cru que la bataille autour de l’avenir de la friche Saint Sauveur se jouerait sur le terrain de la raison. Foutaises ! Car des chiffres, des arguments, nous en avons donné[1] : ratio désastreux des m2 d’espaces verts par habitant à Lille pour faire valoir radicalement plus de nature dans le projet, cartographies précises montrant l’effet « îlot de fraîcheur » du Belvédère et de la friche pour contester l’affirmation de leur « faible valeur patrimoniale », nombre de logements ou de bureaux inoccupés à Lille pour revoir à la baisse la programmation. Nous avons débusqué les grossières erreurs méthodologiques dans les prévisions de pollution atmosphérique, soulevé les risques de pollution de nappe phréatique et les risques sanitaires induits par le projet, montré que le principe « Eviter Réduire Compenser » n’était pas appliqué à certaines espèces protégées identifiées sur le site. Biodiversité, syndrome du manque de nature, coefficients d’albédo, alignés à la pelle.

Mais il faut le reconnaître : la carte de la raison ne fonctionne pas. Les chiffres, ratios, études, etc., celle et ceux qui se croient légitimes à penser pour nous notre territoire, s’en foutent. Cela ne fait pas mouche car – et comment ne l’avions-nous pas compris avant ? –  il ne s’agit pas de chiffres et la raison n’est qu’une façade. Il s’agit d’une façon d’habiter le monde, de le désirer, de le sentir, de l’imaginer.

Ils nous parlent développement, valorisation, économie, programmation et m2. Ils nous parlent nombre de logements, piscine olympique, fosse de plongée de compétition, métropole européenne, attractivité du territoire. Et nous, ce territoire, nous le vivons. Nous le voulons. Nous ne le vivons et ne le voulons pas comme eux. Nous l’habitons avec nos corps, nos sens, nos souvenirs, nos sensibilités, bien plus qu’avec notre raison. Nous le relions à nos histoires, à nos mémoires, à nos rêves et à nos pas.

Nous ne voulons pas de ce monde laid qui a poussé et continue de pousser sur toute la ceinture périphérique de Lille sous la série « Euralille », déclinée en saison 1 puis 2 : gare tunnel balayée par les vents, casino à l’imprenable vue sur les échangeurs, hôtel de région aux centaines de fenêtres alignées qui puent la bureaucratie autant que la démesure ; tours lisses, façades glacées, auxquelles aucune aspérité de vie ne peut s’accrocher ; architecture standardisée qu’on voit à Pékin comme en front de mer à Reykjavik ; matériaux sans histoire autre que celle qui les relie à l’industrie mondialisée qui les produit ; arbustes sur tige, pied encadré, racines maîtrisées, balisant méthodiquement le parcours ; trottoirs gris, sans interstices, sans relief, où se réveille sous nos pas une vague angoisse métaphysique. Car sur ces trottoirs que l’on emprunte, dans ces quartiers que l’on traverse, nul ne se promène, nulle ne déambule, aucun flâneur.

Nous ne voulons pas de ces « parcs » domestiqués, conçus « pour nous » par des agences de paysagistes choisies sur concours, aux plantes produites en des serres lointaines, sélectionnées par l’industrie horticole, gavées d’intrants, repiquées à tant de pieds au m2.

Nous ne voulons pas de ces « îlots nordiques » fermés aux horizons,  à la pelouse centrale privatisée, ravie au regard même des passants, poussant sur une dalle de parking sous-terrain.

Nous ne voulons pas d’une piscine o-lym-pique, « grand équipement » à cinquante millions d’euros construit à la hâte pour servir en 2024 de « base arrière » à une compétition sportive mondiale que chacun s’empressera d’oublier sitôt son écran occupé par la performance suivante. Et encore moins d’une fosse de plongée de 40 mètres de profondeur –quasiment la hauteur de l’Arc de Triomphe -, quand Dunkerque s’enorgueillait récemment d’inaugurer la « plus grande fosse au Nord de Paris » – 20 mètres !

Voilà longtemps déjà que ce monde-là nous donne la nausée. Il produit ses effets, nous pousse au bord du gouffre, et il nous faudrait encore applaudir celle et ceux qui proposent de franchir le pas supplémentaire ? Faisons dérailler ce funeste train, revendiquons le pas de côté, qui nous mène à la friche Saint Sauveur flâner parmi les herbes folles. Ceux-là, qui s’arrogent le droit de modeler notre destin, qui jouent à SimCity mais avec nos vies, y sont-ils jamais venus ? Ont-ils gravi un flanc du Belvédère pour y admirer le soleil couchant que ponctue le beffroi ? Ont-ils senti le vent qui fait frissonner au printemps les vagues de graminées sauvages ? Se sont-ils émerveillés des dizaines d’orchidées dont on n’a pas besoin de savoir qu’elles sont une « espèce protégée » pour faire le vœu, au premier regard de leurs miraculeux pétales en forme d’abeille, qu’on les verra refleurir? Se sont-ils demandé qui nous avait légué ces arbres superbes qui faisant écran à la circulation de l’ancien périphérique transforment ce lieu en havre magique ? Ont-ils pu apprécier l’incongrue zébrure lumineuse du métro aérien le soir ? Ont-ils été saisis par la force de la vie végétale qui recouvre l’asphalte ou vient éclater le béton de la friche ? Ou par la force de ces vies humaines qui tentent, là, de perdurer aux marges ?

Si leur agenda sans trou, leurs véhicules à chauffeur, leurs vies efficaces et climatisées, les en ont empêchés, alors, ils ne peuvent pas comprendre. Ni notre attachement à ce lieu, ni la violence de ce qu’ils nous imposent. Ils ne peuvent pas comprendre pourquoi nous nous dressons sur la route balisée de leurs projets. Nous refusons leur monde, nous ne renoncerons pas au nôtre. Nous ne pouvons que leur tendre la main et les inviter à nous suivre, et sinon, tant pis, ce sera la guerre, la guerre des mondes.

 

[1] Cf. à ce sujet : Contribution à l’enquête publique des associations Amis de la Terre Nord, ASPI, Entrelianes, Fête la Friche.

juin 23rd, 2018 by admin

Pièces et main d’œuvre revient sur les dernières avancées de la reproduction artificielle de l’humain.

Et toujours en librairie : Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme. Voir ici

Le 18 janvier 2018 s’ouvraient les « États généraux de la bioéthique » organisés par le Comité consultatif national d’éthique – prélude à la troisième révision de nos lois de bioéthique depuis 1994. Plaisante éthique, soumise à la perpétuelle fuite en avant technologique et aux desiderata des consommateurs rendus possibles par ces progrès.

Le grand sujet cette fois, c’est la reproduction artificielle de l’humain (PMA), qu’il est question d’autoriser aux femmes seules et aux couples de lesbiennes. Autorisation d’autant plus probable que Macron, le « président des très riches » accusé de mener une « politique de droite », a besoin paraît-il d’ »envoyer des signaux à la gauche ». De préférence, sans impact budgétaire.
Comme en 2013, lors de la légalisation du mariage homosexuel, le sociétal fait diversion et remplace le social.

Aujourd’hui comme alors, nous saisissons ce symptôme d’actualité pour remonter à la cause et à la racine profondes : la machination et la
marchandisation de la procréation pour les homos comme pour les hétéros.
Ce texte est une mise à jour de ce que nous disions alors avec Alexis Escudero (La Reproduction artificielle de l’humain), et que les quatre dernières années n’ont fait que vérifier.

Certains diront que la fracture passe entre gauche et droite. Mais le fait majeur de l’époque, le putsch technologique permanent, périme pour l’essentiel cette distinction. Macron, après Hollande et Sarkozy, et comme l’auraient fait Fillon, Mélenchon ou Le Pen, investit dans l’innovation et les technologies de déshumanisation : intelligence artificielle, nanotechnologies, génie génétique, neurotechnologies.
Le stade actuel du progrès technologique et de la croissance économique, objectifs communs de la droite et de la gauche, se nomme l’homme « augmenté » – le transhumanisme. Le choix qu’on nous laisse ? Renoncer à notre humanité pour devenir posthumains, ou sombrer dans l’espèce moribonde des Chimpanzés du futur. Disparaître ou disparaître. On voit l’importance du débat sur les « modèles familiaux » à côté de cette rupture anthropologique.
On voit surtout comment les idéologues et scientifiques transhumanistes prennent en otages certains groupes (certains activistes LGBT et certaines féministes, certains hétéros stériles et certains handicapés), comment ils s’en servent, tantôt comme boucliers humains, tantôt comme chevaux de Troie pour avancer leur agenda.

L’offensive transhumaniste trace le front principal de notre temps, qui oppose désormais les humains d’origine animale aux inhumains d’avenir machinal. Le mode de reproduction est un enjeu central, en ce qu’il détermine la poursuite de l’histoire naturelle collective ou la prise en main de l’évolution par la technocratie.
Aussi, nous, qui tenons à notre humanité errante et faillible, hasardeuse et imprévue, et si limitée, refusons-nous la reproduction artificielle de l’humain et ses progrès.

Pour lire le texte intégral, ouvrir le document reproduction_artificielle.

Pour lire le texte sur papier, demander la Pièce détachée n°86 : envoyer un chèque de 5 euros à l’ordre de Service compris :
Service Compris – BP 27 – 38172 Seyssinet-Pariset cedex

 

juin 22nd, 2018 by admin

Voici deux articles relatifs à l’urbanisation de la friche Saint-Sauveur à Lille. Ils ont été publiés dans notre revue Hors-sol n°5, en commande et en librairie ici.

Schizo-ville. Entre deux épisodes de pollution de l’air, l’opposition à l’aménagement de Saint-Sauveur nous amena à affûter nos arguments contre la densification urbaine. Parmi ceux-ci, il en est un surprenant : plus une ville est dense, plus elle compte de schizophrènes. Ce qui manque à notre bien-être intérieur est relativement simple : de l’air, de la terre et du ciel. Reste à se méfier des contrefaçons. Comme le disait Bernard Charbonneau dans Le jardin de Babylone en 1969 : « Le jardin public n’est pas un plaisir, c’est le médicament nécessaire à une humanité privée de grand air. »

L’inconséquence verte. Les faits ont des conséquences. Vous ne pouvez combattre les conséquences tout en chérissant les causes, critiquer la pollution de l’air et densifier la ville. À moins d’être l’élu écologiste d’une métropole d’un million d’habitants. Lille, par exemple. Ce qui nous donne l’occasion de relire L’Enfer vert, publié en 2013 et rédigé par votre serviteur.

La suite est ici : Schizo-Ville et inconséquence verte

juin 12th, 2018 by admin

Hors-sol 5 Sortie-page001La Métropole lilloise, la DRAC, la ville de Lomme et l’université Lille 1 viennent d’annoncer la création d’un « Pôle des arts et cultures numériques ». Les collectivités locales mobiliseront chercheurs et artistes pour assurer « l’acceptabilité [de] la transition numérique de la société ». De quoi ont-ils peur ? Que les embryons de contestations de la carte RFID Pass-Pass ou du compteur Linky ne nuisent à « la ville de demain (smart city) et […] au développement de notre territoire à la pointe de l’innovation » ? Ou simplement veulent-ils insuffler cette « culture scientifique et technique » qui ferait défaut à la nation ?

Dans ce pôle se trouvera une médiathèque high tech, des présentations mensuelles « d’un chercheur et d’une technologie », une salle de concert de 500 places, ou encore des casques de réalité virtuelle comme autant de machines à rêves cyber-artistiques. Le plus surprenant est la création d’un « laboratoire citoyen de la donnée » propre à « développer une culture de la donnée chez les habitants ». Auront-ils accès à nos données de déplacements, de consommation électrique, de passage à la bibliothèque et dans les musées ?

Rappel : nous ne voulons pas « co-construire » la ville intelligente pas plus que nous ne voulons d’un « co-contrôle » du Big data urbain. Nous ne voulons simplement pas de cette ville qui sera à la fois toujours plus polluée et sous contrôle.

Certes, le capitalisme technologique gagne sa guerre au vivant par la domination (étatique, militaire ou managériale). Mais il la gagne avant tout en s’assurant notre consentement. Non seulement par une persuasion de type classique, mais surtout par la rationalisation des imaginaires. Cette bataille culturelle qui fait muter la société techno-industrielle en véritable civilisation, telle est la préoccupation centrale de ce numéro d’Hors-sol.

Sortie d’Hors-sol n°5 le samedi 23 juin 2018 à 20h aux Sarrazins, rue des Sarrazins à Lille. Dessins & Gravures, Lectures apocalyptiques, Mix mouvant – Remix malaxant.

Hors-sol °5 « Inhumanité numérique » – 100 pages – 7 € – disponible en librairie ou sur commande (+4€ de frais de port) – chèque à l’ordre « L’A.S.P.I » : hors-sol, 49 rue Daubenton, 59 100 Roubaix.

Ou par virement à l’A.S.P.I au numéro IBAN : FR76 1670 6006 1053 9223 2726 911 et BIC : AGRIFRPP86

 

Sommaire

Le spectacle de notre disparition : Théâtre du nord, Rose des vents, Fresnoy, LaM, ou la culture du transhumanisme.

Gérontechnologies : la vieillesse est un naufrage technologique.

Grand palais : les artistes sont des robots comme tout le monde.

Dévaloriser le patrimoine industriel : musées de la mine à Lewarde, des missiles V2 à Saint-Omer, de l’Industrie à Manchester, et la « Creative Mine » d’Arenberg.

Morts à 100% : les questions que vous n’avez pas osé nous poser.

La vie n’est pas un long fleuve technique : entretien (fleuve) avec François Jarrige, historien des sciences et techniques.

Jeunesses siliconiennes : coding goûters sur la métropole.

Marie Curie et le féminisme irradiant

Lille-Design : conquistadors pour smart friches urbaines.

Stanford – 1969 : reportage chez des luddites californiens qui bloquèrent leur labo de recherche.

BD : « Génération exponentielle » présente Le Pitch de Kévin et son invention géniale « Le SmartpoohPooh ».

Schizo-Ville : pourquoi la ville rend dingue.

Ville dense et intense : Les dormeurs du VAL (Photos).

Ola Béton : de Lille à La Havanne, Saint Sauveur enterre le socialisme.

Saint-Sauveur : l’inconséquence verte.

Roubaix Ravage : nouvelle désastreuse en deux actes et quatre mains.

Poésie : Le Lion et la ZAD.

avril 2nd, 2018 by admin

Au-Nord-de-l-economieCe qui n’était qu’un texte d’intervention pendant la campagne présidentielle 2017 vient de paraître, actualisé, aux éditions Le Monde à l’envers. Au nord de l’économie, sous-titré Des corons au coworking, fait état du point de rupture dans lequel se trouve l’économie mondiale, vu depuis la fenêtre du nord de la France.

Cette terre de désespoir, de chômage, d’alcoolisme et de votes Front national provoque deux réflexes de survie : la ré-industrialisation et/ou la « Troisième révolution industrielle ». Qu’importe le chemin, tant qu’on entrevoit un espoir. Passant des corons au coworking, TomJo se donne pour objet d’attaquer dans un même élan le vieux monde industriel et le nouveau monde technologique. Car aujourd’hui, un nouveau mythe économique issu des départements de R&D de la Silicon Valley se fait jour : celui d’un « post-capitalisme » high-tech prétendument collaboratif, horizontal, cognitif et démonétarisé dans lequel communient autant certains marxistes que les libéraux.

Or, c’est un autre horizon qui se profile, dans lequel les déclassés survivront à la merci d’un revenu universel payé par les robots, cependant qu’une nouvelle espèce post-humaine se connectera aux machines.

Au nord de l’économie – Des corons au coworking, TomJo, 2018, Le Monde à l’envers

80 pages – 5€

Disponible en librairie ou sur commande (+2€ de frais de port) à hors-sol, 49 rue Daubenton, 59 100 Roubaix.

novembre 30th, 2017 by admin

Pour ceux qui auraient raté la conférence de Pièces et main d’œuvre à Mons-en-Baroeul le 10 novembre 2017, au sujet du transhumanisme, vous retrouverez les meilleurs moments en écoutant le podcast d’une émission de Radio Campus :

http://www.campuslille.com/index.php/entry/manifeste-des-chimpanzes-du-futur-contre-le-transhumanisme-1

Comme un prolongement, ou plutôt une mise en perspective, voici une émission spéciale à propos de la pensée de Jacques Ellul, auteur de La Technique ou l’enjeu du siècle, notamment :

http://www.campuslille.com/index.php/entry/emission-speciale-jacques-ellul

Ces deux émissions ont été réalisées par l’association DAVIDS pour Radio Campus Lille. Qu’ils soient remerciés.

Hors-sol.