juillet 19th, 2017 by admin

Kurdistan : « Les projets d’aménagement sont la poursuite de la guerre par d’autres moyens »

Interview avec Ercan du mouvement écologiste mésopotamien

En mai 2016, des antinucléaires, des indépendantistes kurdes, des défenseurs de la forêt et des rivières, des mouvements de gauche publiaient une plateforme écologiste pour la Mésopotamie. En pleine guerre avec le gouvernement turc et les islamistes, ils étaient une centaine de délégations à se pencher sur les destructions écologiques causées par la “modernité capitaliste” et sa “mentalité étatiste”. Nous avons interviwé Ercan, membre de cette M.E.M. Cette interview a attiré notre attention sur trois aspects.

Security DamLe premier concerne les conséquences écologiques de la guerre, telle que la subissent les populations kurdes. Trop peu soulevées, des cas exemplaires parsèment pourtant la planète jusque notre région. 436 communes du Nord-Pas de Calais vivent aujourd’hui encore avec des restrictions d’eau du robinet à cause des perchlorates présents dans les sols et les eaux souterraines depuis les bombes au chlore de la guerre 14-18. L’agent orange qui sature les sols vietnamiens depuis le passage des bombardiers US continue d’engendrer des enfants difformes et de répandre ses cancers. Sans parler des retombées radioactives sur Hiroshima et Nagasaki.

Le deuxième point est le lien entre notre mode de développement et la question (néo)coloniale. Notre consommation de pétrole ici provoque des guerres et des occupations militaires là bas. Ce constat relève du bon sens, mais reste trop peu évoqué dans les cercles officiellement anti-impérialistes.

Enfin, les Kurdes font le lien entre développement industriel et diffusion d’une culture marchande, sapant ainsi les possibilités d’une pensée, et donc d’une vie, autonome.

HS : Pourquoi une plateforme spécifiquement écologiste au milieu d’un conflit militaire et civil ?

Ercan : La guerre est l’une des principales causes de destruction écologique. Depuis l’été 2015, l’Etat a bombardé presque toutes les montagnes et incendié plusieurs dizaines de milliers d’hectares. Sept villes ont été détruites depuis l’hiver dernier. La guerre s’abat non seulement sur les personnes, mais aussi sur leur environnement. Nous nous battons contre ces destructions écologiques – et ce dès maintenant, pas après la guerre.

L’existence d’un mouvement écologiste dans le Kurdistan nord (turc) est cruciale au sein d’un Kurdish Freedom Movment qui se veut lui-même “écologique, démocratique et libéré des inégalités sexuelles ». Les femmes kurdes sont actives depuis de nombreuses années dans le mouvement, mais les écologistes restent assez faibles en dépit de quelques grandes campagnes contre des barrages hydrauliques. Parallèlement aux politiques néolibérales du gouvernement turc, des milliers de projets dans les zones rurales et urbaines continuent de détruire et exploiter la nature. Le Mouvement écologiste mésopotamien (MEM) fait donc partie du Kurdish Freedom Movment, tout en ayant un statut spécifique.

Quelles campagnes menez-vous depuis votre déclaration du mois de mai ?

Nous luttons principalement contre les destructions causées par les barrages, les mines, les centrales à charbon, la fracturation des sols et les projets d’urbanisation. La lutte contre le barrage d’Ilisu sur le fleuve Tigre est l’une des plus importantes. Le chantier a débuté il y a 15 ans, mais nous continuons de nous y opposer. Nous avons manifestaté contre le barrage de Silvan promis à la fracturation. La fracturation hydraulique est un terrain que nous serons amenés à investir davantage à l’avenir. Aussi, il y a un fort mouvement contre une grande usine de charbon dans la province de Sirnak. Et comme la guerre est incessante dans le nord du Kurdistan, nous travaillons contre les destructions causées par elle.

Votre mouvement se trouve-t-il en contradiction avec d’autres mouvements de gauche, souvent basés sur le développement industriel ?

Notre mouvement regroupe de nombreux militants syndicaux travaillant dans le domaine de la fonction publique ; mais pas de travailleurs de l’industrie. Jusqu’à présent, nous n’avons eu aucune contradiction avec ces derniers tant le secteur industriel est faible dans le Kurdistan nord. Ou alors de façon très limitée avec des personnes qui travaillent justement sur ces projets destructeurs que nous combattons. Tant qu’aux organisations de gauche, elles soutiennent nos activités. Il y a quelques années, la plupart d’entre elles critiquaient déjà les projets d’aménagement.

Faites vous un lien entre l’affirmation du Kurdistan et la préservation de l’environnement ? Votre mouvement dépasse-t-il la seule question kurde ?

Oui et non. D’un côté, le gouvernement turc mène les mêmes politiques destructrices en dehors du Kurdistan-nord – comme vers la mer Noire par exemple. De l’autre, ces projets au Kurdistan s’accompagnent des pires violations des droits humains. Aussi, il faut compter ici sur des projets strictement militaires, comme les soi-disant « barrages de sécurité » de la frontière turco-irakienne. Uniques au monde, les « security dams » sont des barrages hydrauliques construits pour la seule raison militaire de sécuriser la frontière. Il y en a onze comme ceux-là en projet actuellement. Et puis, la guerre poursuit son œuvre destructrice avec ses incendies de forêt et ses bombardements. Alors nous avons une position anticapitaliste, et en même temps nous lions les nuisances perpétrées par l’État turc à l’affirmation kurde.

L’offensive turque est militaire. Prend-elle d’autres aspects, plus industriels, technologiques ou marchands ?

Plus de 2 500 personnes ont été arrêtées depuis l’été 2015, la police utilisant l’alibi de l’État islamique (E.I.) qui a lui-même perpétré plusieurs massacres contre les Kurdes et mouvements de gauche. La police est particulièrement brutale quand les gens descendent dans la rue. Ces deux phénomènes ajoutés à la destruction de plusieurs villes sèment la peur parmi la population, tant et si bien que de moins en moins de personnes se joignent aux manifestations.

La presse vit sous la terreur de l’État, la quasi-totalité de la presse libre a été interdite et plus de 100 journalistes sont aujourd’hui détenus. Des dizaines d’organisations civiles ont été fermées. 27 municipalités HDP [un parti de gauche solidaire des Kurdes] ont été mises sous tutelle. Or, les municipalités représentaient un petit espace démocratique. D’autres risquent d’être confisquées dans les prochaines semaines.1

De nombreuses activités économiques ont été sérieusement limitées au Kurdistan depuis le début de la guerre en 2015. Les coopératives récentes n’ont pas encore été attaquées, mais l’État veut « acheter » les populations déplacées des sept villes détruites en leur offrant un soutien financier. L’État veut plus que jamais abuser de la pauvreté du Kurdistan. Jusqu’à présent, il n’avait que peu de succès. Mais il continue d’attaquer les Kurdes sur tous les fronts.

Le conflit a pour cause l’appropriation des champs gaziers et pétroliers. Remettre en cause les bases industrielles et énergétiques de notre mode de vie vous semble-t-il un moyen de saper les bases du conflit, que ce soit avec la Turquie, les islamistes, le gouvernement syrien ou les nations impérialistes ?

Bien sûr, les guerres au Kurdistan ne se comprennent pas sans la grande quantité de pétrole et de gaz qui est exploitée par ses colonisateurs. Tant que la demande de pétrole et de gaz dans le monde restera élevée, les causes de l’oppression, des conflits et de la guerre dans et autour du Kurdistan resteront. Un changement global significatif du mode de vie vers moins de consommation d’énergie et de marchandises rendrait le monde plus pacifique : moins de pipelines, c’est moins d’interventions et de dépenses militaires, de guerres plus ou moins ouvertes, de coups d’état. Aussi, des organisations comme l’E.I. n’obtiendraient pas le soutien financier et militaire d’États comme la Turquie, le Qatar ou l’Arabie Saoudite. Seulement, un tel changement des modes de vie, d’alimentation, de logement, de loisirs, etc, n’est possible qu’avec un nouveau modèle politico-économique. Un retour à l’économie des années 70 est irréaliste, quand bien même il serait souhaitable.

Les islamistes (de Daech notamment) développent un discours “anticapitaliste” contre une société de consommation qui dévierait les croyants des préceptes religieux. Qu’en est-il en réalité ?

Regardez l’Iran ou les zones contrôlées par Daech. Tous promettent justice et égalité à ceux qui respectent les préceptes. Mais tous ces régimes antidémocratiques et fascistes ont rapidement créé une nouvelle société de classe (dans laquelle une partie de l’ancienne bourgeoisie garde ses positions). Nous ne nous leurrons par sur certains droits sociaux qui ne sont finalement que des éléments d’une économie sociale-démocrate, et rien de plus. Dans les régions de Daech, le nouveau riche c’est souvent l’« émir » de l’unité militaire locale. Et l’E.I. s’approprie les terres, les marchandises, les machines et l’argent par la violence. S’il en avait les moyens, l’État islamique ferait comme en Iran où l’industrie est directement soutenue par l’État sans plus de considérations écologiques. En fait ces régimes islamistes ne diffèrent pas des États capitalistes, ils peuvent simplement être comparés aux plus répressifs d’entre eux.

Dans votre déclaration, vous mentionnez la “trinité ville-classe-Etat” comme la cause d’une société à bout de souffle. Est-ce une remise en cause du mode de vie urbain ?

Depuis quelques années, nous critiquons l’urbanisation rapide due aux politiques néolibérales du gouvernement turc. Les villes ont grandi si vite que notre vie quotidienne a changé de façon spectaculaire. Or, la majorité de la population adhère à ce nouveau mode de vie, en achetant de nouveaux appartements, des voitures, des vêtements, etc. Dans les villes, quand la population perd son patrimoine culturel et agricole, le capitalisme s’accapare les esprits, le temps libre, l’alimentation, l’habitat. Ceux qui accèdent à la classe moyenne sont particulièrement touchés par ce phénomène, et une part importante des basses classes veut suivre cette voie.

Le patrimoine culturel et agricole de notre région est riche, mais de plus en plus remplacé par une nouvelle culture déterminée par le capitalisme. Le capitalisme turc a un intérêt particulier à assimiler la culture kurde, qui doit être conservée. Mais elle ne le sera pas par un retour aux traditions tant les bases matérielles ont changé, mais grâce à notre concept politique de « Confédéralisme démocratique ». Nous commençons à peine la bataille culturelle kurde pour une vie qui ne soit pas orientée vers le profit, la carrière, le patriarcat, la consommation et l’individualisme, mais bien plutôt vers la démocratie radicale, la libération des femmes, la solidarité et la vie communale.

Vous parlez de “communalisme”. Qu’est-ce à dire ?

Pour nous, l’unité politique principale de la société est la « commune ». Une commune se compose d’une ou plusieurs rues ou d’un village, et comprend entre quelques dizaines et quelques centaines de ménages. Dans ce cadre, nous mettons aussi les collectifs se regroupant autour d’intérêts, d’activités ou productions matérielles et immatérielles.

Les communes sont notre meilleur outil pour gagner notre autonomie politique, l’endroit des décisions qui affectent notre vie directement. Des communes fortes sont aussi le moyen pour le plus grand nombre de se réapproprier sa vie et la société en général. Ainsi, les groupes d’intérêt, les bureaucraties ou les classes supérieures auraient plus de peine à nous exploiter et nous réprimer.

Le communalisme kurde va au-delà des seules communes. Depuis un an, elles permettent de discuter de ce que serait une société plus largement organisée sur la base de la « démocratie radicale ». En particulier, les expériences du Rojava (Conseil populaire de l’Ouest du Kurdistan – MGRK) et du Kurdistan nord (Democratic Society Congress – DTK) sont intéressantes en ce qu’elles incluent la majorité de la société.

Vous parlez de dévastations culturelles et écologiques. Quel lien faites-vous entre les deux ?

Chaque destruction écologique est une destruction sociale et culturelle. Un barrage ou un site minier sont synonymes de destruction de rivières, de végétation, d’écosystèmes et du sol sur lequel vivent des gens qui doivent alors quitter leurs maisons. En Turquie (comme ailleurs dans ce monde) cela a pour résultat un appauvrissement et un arrachement à notre milieu de vie, notre identité et notre culture. Les gens brusquement et brutalement arrachés à la nature et à leur histoire perdent leur équilibre et basculent vers une vie asociale et atomisée. De tels arrachements nous expédient vers la consommation capitaliste et mettent en vrac des valeurs sociales qui se sont tissées patiemment au fil des siècles dans un environnement beaucoup plus en harmonie. Cet arrachement a débuté avec la guerre dans les années 90 quand 2,4 millions de personnes ont été déplacées de force par les militaires. Depuis 2002, les projets d’aménagement sont la poursuite de la guerre par d’autres moyens.

Est-il possible d’imaginer une solution pacifique au conflit kurde ? Quelles en seraient les conditions ?

Il est toujours possible de gagner la paix. Ce qui signifie certes un cessez-le-feu, mais aussi la reconnaissance de nos droits démocratiques et collectifs. Mais la balle est du côté de l’État turc et non des kurdes qui, eux, sont prêts à une paix juste. La lutte armée est un outil pour obliger l’État turc à cesser l’exploitation et la répression au Kurdistan. Les Kurdes sont conscients que les armes garantissent leur sécurité et ne les abandonneront qu’une fois nos droits fondamentaux reconnus. Peut-être qu’un troisième acteur (national ou international) pourrait jouer un rôle de médiation entre les deux parties.

Depuis l’été 2015, l’État turc a commencé son attaque la plus répressive contre le mouvement kurde, aussi bien dans le nord que dans le Kurdistan syrien. La résistance est forte. Tant que le gouvernement turc pense qu’il peut obtenir des succès avec sa terreur d’État, la guerre se poursuivra et aucune négociation ne sera possible. Notre époque est à la résistance et la solidarité internationale est cruciale. Une évolution du Kurdistan syrien, et de la Syrie en général, en faveur des révolutionnaires pourrait avoir un effet positif sur un nouveau processus de négociation.

Propos recueillis par Hors-sol, hiver 2017.

1Ce qui a été effectivement le cas entre la date de cet entretien et la publication, NDT.

juillet 7th, 2017 by admin

« Bons baisers des Hauts-de-France », c’est une série de 9 cartes postales touristiques réalisées par Modeste Richard avec le concours d’Hors-sol. Ces photos vous permettront de jeter un œil neuf sur des paysages régionaux trop bien connus et pourtant maltraités par :

les Offices du tourisme, gazettes de collectivités locales, directeurs de presse, chargés de mission « Patrimoine et Espaces verts », réalisateurs de films et séries télé, photographes de mariages, guides touristiques, et bien sûr éditeurs de cartes postales

devenus experts dans l’art du cadrage pour ne jamais avoir en arrière-plan

un site SEVESO, une bretelle d’autoroute, un super-tanker, une ruine industrielle, une cheminée d’usine, une ligne à Très Haute Tension, des éoliennes, des engins de chantier, une zone pavillonnaire ou commerciale, un panneau publicitaire, etc.

Bons baisers des Hauts-de-FranceIci, Vacances au grand air : le long de la digue du Braek à Dunkerque, Arcelor-Mittal rejette la moitié des particules fines du NPdC et 35 % de l’oxyde d’azote. Au menu également, dioxyde de carbone, dioxyde de soufre, plomb et insuffisances respiratoires.

Vous pouvez commander la série de cartes en envoyant un chèque de 12€ (frais de port compris) à l’ordre de « L’A.S.P.I. », 49 rue Daubenton, 59 100 Roubaix. Ou en vous rendant directement à ces adresses : http://hors-sol.herbesfolles.org/category/nous-trouver/

Bonnes vacances à celles et ceux qui restent dans la région cet été.

Hors-sol.

juin 7th, 2017 by admin

Le texte est aussi au format pdf ici : Fermons les usines

J’étais l’autre jour chez mon copain Chris. Un vrai métalleux aux cheveux longs, T.shirt noir et jeans troués. Un ado de 44 ans mais sans la moité de ses dents à cause de la chimio. À la radio, le journal s’ouvrait sur les très bons résultats de ventes de voitures : + 7 % en mars, + 5% en 2016 – hourra. Depuis son cancer, Chris répète à l’envi « Qu’est-ce qu’on en a à talquer ? » Certes, pas plus que des résultats de la bourse. Mais peut-être que la bagnole l’a tué, lui. La bagnole et le reste.

Tous les cinq ans, la classe ouvrière s’invite dans les débats électoraux. C’était les aciéristes de Florange en 2012, les fabricants de machines à laver Whirlpool cette année. Ce qui n’est jamais débattu en ces occasions, c’est l’utilité même de ces activités industrielles, ni même leurs conséquences sanitaires et écologiques. L’emploi n’a pas d’odeur et nos salaires valent plus que nos vies. Rappelons aux promoteurs de l’automobile, Philippe Poutou, François Ruffin, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen – et à leurs électeurs – que la voiture est le moyen de transport le plus nocif, le plus coûteux et le plus lent que l’industrie ait produit à ce jour.

La question ne sera pas posée.

D’ailleurs il n’y a pas de question,

et la réponse va sans dire.

En 1974, le premier candidat écologiste aux présidentielles René Dumont annonce à la télé : « Notre société nous conduira assez vite à la mort si nous continuons sur cette lancée ». En 1981, le candidat vert Brice Lalonde propose de « voter pour la vie » : « Le moment est venu de comprendre que la croissance est un objectif suicidaire. » René Dumont, entre deux solutions techniques aux pollutions, proposait de freiner l’urbanisation et de décréter la croissance zéro de la ville. Brice Lalonde, après avoir suggéré que le progrès technique profite à la baisse du temps de travail, proposait d’arrêter les exportations d’armes. Malgré ses limites gestionnaires et technocratiques, le débat touchait au fond : quel est le sens de la vie et du travail, que produire et comment, où habiter ?

« Ces débats-là nous concernent, répond Philippe Poutou à un écologiste girondin, mais les seuls débats entre salariés, c’est comment on se défend. Et on n’a pas le temps dans les réunions syndicales de discuter de ça. L’ordre de nos réunions ce sont les tracts à faire, le prochain comité d’entreprise, le collègue qui souffre… On n’a plus les moyens de s’aérer le cerveau pour réfléchir à autre chose… »1 Certes, l’usine Ford de Blanquefort débauche, les emplois périclitent ; mais Poutou n’est pas seulement un ouvrier syndicaliste. Ancien militant de Lutte Ouvrière, il est le porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste, la énième métamorphose d’un groupe trotskyste, anticapitaliste depuis ses origines bolcheviques, mais qui, jamais, en un siècle, n’a eu le temps (ni la volonté) de critiquer la société industrielle et technologique. C’est que dans l’imaginaire anticapitaliste, le capitalisme est la cause de tous les travers écologiques et sociaux, et, symétriquement, quand « les travailleurs » (c’est-à-dire l’organisation qui parle en leur nom) se seront appropriés les usines, magiquement, l’industrie automobile, des gisements de pétrole à la ferraille, ne détruira plus la nature, les villes, les ouvriers, les automobilistes, etc.

À René Dumont, le journaliste rétorquait : « Pourquoi tant de Français ne veulent pas changer de société ? Beaucoup de Français trouvent que ça ne va pas si mal que ça et sont prêts à suivre les marchands d’euphorie plutôt que René Dumont qui leur dit qu’il ne faut plus prendre sa voiture, qu’il faut manger moins de viande, qu’il faut payer l’essence plus chère, qu’il faut supprimer certaines allocations familiales. » Je me souviens d’un ouvrier de PSA Aulnay, en grève contre les licenciements, affirmant que tout allait bien du temps des revalorisations annuelles de salaires, des belles remises sur les voitures de leur entreprise, bref, du temps où les « carnets de commande » étaient pleins. Pourquoi en aurait-il été autrement, puisqu’ils en profitaient (bagnoles, écrans plats, vacances, salaire symbolique de « réussite », etc) – pas autant que la direction et les actionnaires, mais à leur mesure de militants de base du Parti industriel.

Bref, si l’on ne pose pas la question du sens de la production durant les périodes de prospérité, si l’on s’interdit de la poser durant les périodes de crise, et si les élections présidentielles ne sont pas le moment d’en débattre, alors quand ? Question purement rhétorique, les ouvriéristes (LO, NPA, PC, Insoumis, etc.) sont bien plus attachés au « travail socialisé » et industriel que les entrepreneurs eux-mêmes, qui remplacent les ouvriers par des machines, dès que ça devient rentable.

La terreur automobile

En février 1913, les 4 000 ouvriers de Renault Billancourt lancent une grève de six semaines contre la « modernisation » du système Taylor (« l’organisation scientifique du travail ») qui « transforme l’homme en automate », le réduit en « brute scientifique », le fait trimer comme un « homme-machine ». La grève échoue mais ouvre un débat sur la machinerie au sein de la CGT, aussi vite refermé : « L’ennemi, ce n’est pas le système Taylor, c’est le patron qui vous a faussement appliqué ce système », tempère sans attendre Georges Yvetot, secrétaire des bourses du travail.2 C’était du temps que la CGT était anarcho-syndicaliste et que son secrétaire Émile Pouget publiait des traités de sabotage, bien avant la mainmise des communistes et des staliniens. Cinq ans plus tard, en URSS, Lénine et Trostky militarisent le travail et imposent aux ouvriers leur version communiste du système Taylor.3

Aujourd’hui, nous avons un candidat ouvrier de l’automobile, Philippe Poutou, aux élections présidentielles. Il travaille pour l’usine Ford de Blanquefort, du nom de l’industriel qui donna son nom à une nouvelle organisation mécanisée du travail, le fordisme.4 L’usine Ford de Blanquefort fabrique des boîtes de vitesse. Et à cet effet, pollue les sols et, par écoulement, les eaux souterraines et nappes phréatiques jusqu’au lac de Pasdouens. On y trouve plusieurs dérivés du chlore, des hydrocarbures, des solvants qui un jour ou l’autre « remonteront la chaîne alimentaire ». On sait ce qui se loge dans les alvéoles pulmonaires et le sang des ouvriers de Ford. Mais ce n’est pas le sympathique représentant CGT, candidat du NPA à l’élection présidentielle, qui nous informe. Ni le NPA ou la CGT Ford. Pour le savoir, il faut fouiner sur les sites de la préfecture – comme la base de données « Basol » des sites et sols pollués. De son côté, Ford utilise le prétexte de la dépollution pour fermer son site girondin. Relever, comme nous le faisons, la pollution du site, c’est faire le jeu d’un patronat licencieux.

Le secteur de l’automobile emploie 200 000 personnes en France, plus deux millions « induits » dans le BTP, le raffinage, les flics dédiés à la circulation. Et les hôpitaux. On compte, tous les ans, 48 000 morts dues à la pollution de l’air et 3 500 sur les routes. C’est dire que non seulement les salariés de l’automobile perdent leur vie à la gagner, mais qu’ils entraînent plus de 50 000 personnes par an dans la mort. Nous pouvons bien sûr faire le même calcul, industrie par industrie. Objectivement, plus il y a de voitures et d’accidents sur les routes, plus Philippe Poutou devrait se réjouir. Plus vite les gens mettent leur vieille bagnole à la casse, plus il y a d’emploi. Il n’y a pas le moindre doute que les syndicats de l’automobile, conjointement avec la calamiteuse industrie du tourisme, font objectivement le jeu des destructeurs de l’environnement et des tueurs d’hommes.

Poutou, gagne du temps, prends celui de lire L’Hommauto de Bernard Charbonneau, un autre Bordelais.5 C’était en 1967, brève époque anarchoïde et fleurie durant laquelle les jeunes firent irruption dans la routine salariale de leurs vieux, sans trop de respect pour le travail – mais ils se sont vite assagis. Période de croissance « glorieuse » et insensée que Charbonneau résume ainsi : « Paris n’est plus, ce n’est pas Hitler mais Citroën qui l’a détruit ». Plus loin, il explique quel outil de domestication et de contrôle constitue la voiture : « Un jour, en guise de chauffeur, la bagnole disposera d’une sorte de robot électronique informé en permanence par une machine cybernétique détenant toutes les données de la Circulation. » La smart city qu’il entrevoit précocement est dans le projet automobile comme le poussin dans l’œuf.

Les jeunes de 1967 sont devenus les vieux de 2017. Routes, autoroutes, échangeurs, parkings, périphs, banlieues résidentielles, zones commerciales, ronds points, c’est par et pour la bagnole que la France est devenue moche : « Tous les dix ans, l’équivalent d’un département français disparaît sous le béton, le bitume, les panneaux, la tôle. »6 Comme le rappelle Télérama, dès 1933, Le Corbusier invente La ville fonctionnelle dans laquelle les voies de circulation relient des quartiers fonctionnalisés : vie, travail, loisirs. L’architecte visionnaire et fasciste n’est pas pour rien dans la mochification du territoire.

Au cours des années 1960 et 1970, la bagnole et la télé étaient attaquées pour leurs méfaits, et non pour leur appartenance à tel ou tel « patron voyou » qui défiscaliserait au Luxembourg ou au Panama. La bagnole était au centre de la critique de l’aliénation, comme chez les situationnistes, pour qui leur crémation dans les rues du quartier latin en 68 était un minimum vital : « Les voitures automobiles qui cumulent en elles l’aliénation du travail et du loisir, l’ennui mécanique, la difficulté de se déplacer et la rogne permanente de leur propriétaire, attirèrent principalement l’allumette ». Ils s’étonnèrent d’ailleurs de ce que les humanistes de l’époque, « habituellement prompts à dénoncer les violences, n’aient pas cru devoir applaudir à un geste salutaire qui sauve de la mort un bon nombre de personnes promises chaque jour aux accidents de la route. »7

La bagnole symbolisait la gloriole consumériste, du parvenu de la classe moyenne, l’homme quelconque, l’homme sans qualité, sans autre identité que celle de consommateur. Elle était visée comme la rançon symbolique du sacrifice à l’usine. Quelle régression de la critique sociale depuis soixante ans.

De la roue et du roulement à billes

En 1975, l’écologiste Ivan Illich démontre l’irrationalité automobile dans Énergie et équité.8 Additionnant le temps passé au volant et au travail pour payer les traites, les péages, les parkings, les assurances et les contraventions, Illich comptait que sur « ses seize heures de veille chaque jour, [l'automobiliste] en donne quatre à sa voiture. » Sans compter le temps passé à l’hôpital, au tribunal ou au garage.

Continuons le raisonnement du Pr. Illich : L’Américain de 1973 passait 160 heures par an pour parcourir mille kilomètres. Tout compte fait, il roulait à la vitesse de… 6 kilomètres à l’heure. Que de temps perdu à l’usine et au bureau pour si peu, voire si rien. 80 % des trajets servent à aller de la maison au travail ou au supermarché, et non à rouler sur une route déserte de bord de mer en coupant les virages comme un pilote, comme dans la pub. Dans ses CARtoons, un strip en deux cases du dessinateur Andy Singer résume notre société automobile. Dans la première, l’automobiliste, en plein embouteillage, se rassure : « Je déteste conduire, mais il me faut bien une voiture pour aller bosser ». Dans la seconde : « Je déteste mon boulot, mais je dois payer ma voiture ». C’est ainsi que se boucle notre imagination.

A 6 km/h, mieux vaut rouler à vélo et profiter des deux fabuleuses inventions de l’Humanité : la roue et le roulement à billes. Le rapport kilomètre parcouru à vélo / calories dépensées laisse loin derrière la bagnole. À vélo, « l’homme dépasse le rendement de toutes les machines et celui de tous les animaux », calcule Illich. Vu ainsi, le progrès réside dans la bicyclette.

Le progrès, mais aussi l’égalité sociale : « En une vie de luxueux voyages, une élite franchit des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets imposés [...]. La minorité s’installe sur ses tapis volants pour atteindre des lieux éloignés que sa fugitive présence rend séduisants et désirables, tandis que la majorité est forcée de travailler plus loin, de s’y rendre plus vite et de passer plus de temps à préparer ce trajet ou à s’en reposer. »

Ruffin revient de loin, mais jusqu’où ira-t-il ?

François Ruffin, l’espiègle journaliste justicier de Merci Patron ! patron du journal Fakir, a remporté le César du meilleur documentaire en 2017 en détroussant Bernard Arnault. Lors de son discours à la remise des prix, il a énuméré sur un ton vindicatif les noms des entreprises fermées et/ou délocalisées depuis trente ans dans la Somme, Goodyear et Continental pour l’automobile, et d’autres dans la chimie ou la métallurgie. Il faut bien dire que vu leur inutilité sociale et leurs nuisances écologiques, pas une ne méritait d’exister. Mais pour Ruffin, nos emplois valent plus que nos vies. Pas un instant, lui et ses pareils n’acceptent d’envisager que nous puissions vivre et produire hors de ce mode industriel et technologique.

Reconnaissons-lui de la suite dans le déni. Lors de la campagne présidentielle de 2012, il était allé à Grenoble, pour Là-Bas Si J’y Suis (France Inter) afin de soutenir les salariés de l’usine chimique Arkema promise à la délocalisation, sans dire un mot de ses ravages sanitaires et écologiques. D’où une polémique avec les luddites et anti-industriels.9 Dans Fakir, Ruffin tente alors une synthèse « bio’lchevik » entre « Rouges » et « Verts ».10 C’est-à-dire une manipulation pour asservir les défenseurs de la vie au combat mortifère pour l’emploi. Récidive en 2016. Cette fois l’aspirant député de la Somme retourne à Grenoble pour soutenir le projet de coopérative des salariés d’Ecopla et la « filière française de l’alu », l’un des pires poisons pour l’homme et le milieu.11 Comme si la production en coopérative pouvait exonérer les coopérateurs de leurs responsabilités envers la santé du milieu et des hommes !

Aujourd’hui en campagne électorale, François Ruffin déclare que « la question de l’environnement ne doit pas s’arrêter à la porte des entreprises ». Mais aussi qu’il faut « moins de transports, et avant tout moins de transports de marchandises. » C’était lors d’un meeting à Abbeville le 9 mars 2017 en présence d’Hervé Kempf, le directeur du site écologiste Reporterre et auteur de Comment les riches détruisent la planète. Paris vaut bien une messe et ces déclarations d’un industrialiste rouge n’engagent que les dindes vertes qui y croient.

Nous disons, nous luddites, que nous sommes intoxiqués à la marchandise et que la classe ouvrière se bat, elle aussi, pour sa came(lote). Quitte à intensifier l’exploitation et la destruction du milieu. Lutte ouvrière milite pour des OGM et un nucléaire contrôlés par les travailleurs, Europe-Écologie pour une « Troisième révolution industrielle industrielle », les Insoumis ont soutenu un candidat qui, après la destruction des sols et des sous-sols, appelle à coloniser la mer. Pour Mélenchon, les océans ne représentent qu’un gisement de protéines et d’énergie : aquaculture, création de récifs artificiels pour l’algoculture, utilisation de la force marine par les hydroliennes, éolien offshore et flottant, carburant aux algues, développement du fret maritime et fluvial, « amélioration variétale » des algues, développement de la construction navale et des infrastructures portuaires. Bref, un programme maritime qu’on qualifierait de délire technocratique si la planification d’après-guerre n’avait ouvert la voie.12 Qu’en dit François Ruffin qui porte le label « insoumis » ?

Vivre en combattant ou mourir en travaillant

Personne ne veut que les ouvriers soient pressés et jetés comme des serpillières après usage. Non plus que les paysans hier ou les employés demain, remplacés par des machines. Mais jusqu’à quel niveau de « production et de partage des richesses » va-t-on repousser les questions de vie ou de mort ? Que produire, comment, et pour quels besoins ? Des questions sans doute trop simples pour les partisans d’« un autre monde », mais que chacun peut se poser plus facilement que celles des taux de change, d’intérêt ou d’investissement.

Quand Philippe Poutou, Nathalie Artaud, Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin, quand le NPA, Lutte Ouvrière, les Insoumis, et tous les progressistes et industrialistes poseront vraiment ces questions, sans remettre les réponses après la révolution, ni feintes de circonstances pour récupérer les électeurs écolos, nous partagerons avec eux – comme nous le faisons déjà avec toute personne intéressée- le trésor de critique amassé depuis deux siècles par les ouvriers luddites, les poètes romantiques et les théoriciens radicaux.

A bas l’emploi !

Grève générale des achats !

Terre et Liberté !

Hors-sol & Pièces et main d’œuvre

Juin 2017

1Rue 89, 11 oct. 2014.

2L’Humanité, 15 mars 2013.

3cf. Ludd contre Lénine, Marius Blouin. Pièces et main d’œuvre.

4cf. Ludd contre les Américains, Marius Blouin. Pièces et main d’œuvre.

5Denoël pour l’édition 2003.

6« Comment la France est devenue moche ? », Télérama, 13 février 2010.

7Dans Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, juillet 1968

8Seuil, 1975.

9Métro, boulot, chimio, ouvrage collectif, Éditions Le Monde à l’envers, 2012.

10Fakir n°69, mars-avril 2015.

11 cf. Cancer français : la récidive, Pièces et main d’œuvre, déc. 2016 et Fakir n°77, septembre-octobre 2016.

12La mer, nouvelle frontière de l’humanité, livret au programme 2017 de La France insoumise.

mai 31st, 2017 by admin

« Ni gauche, ni droite, tech-no-crate ». Tel pourrait être le slogan d’En Marche !. Nous avons reçu cette lettre de Matthieu Amiech à destination d’Albin Serviant, une caricature de ce mouvement : animateur de la French tech londonienne et d’En marche ! en Angleterre, et un rien méprisant à l’égard des laissés-pour-compte de l’innovation et de la mondialisation technologiques. Nous nous désolions de ne pas lire une critique conséquente du nouveau gouvernement. On trouvait ça un peu court le « Macron, candidat des banques », voire carrément douteux dans certaines bouches d’extrême droite. Voilà donc une première tentative pour cerner la nature réelle et complète de ce nouveau régime. A lire ci dessous ou en pièce jointe ici : lettre à Albin Serviant

Il est d’ailleurs possible et souhaitable de parfaire sa connaissance de la Technocratie, la classe dirigeante à l’ére du capitalisme technologique, par la lecture des trois volets de Marius Blouin: Ludd contre Marx, Ludd contre Lénine et Ludd contre les Américains sur le site de Pièces et main d’œuvre.

*  *  *

Lettre ouverte à Monsieur Albin Serviant

animateur de la « French Tech » de Londres et dirigeant d’En marche ! en Angleterre

Si la France connaît un tel niveau d’extrémisme, c’est que certains veulent le chaos. Ils se disent : « J’ai loupé le train, autant mettre le bordel »

Albin Serviant, dans Le Monde du 4 mai 2017

Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence.

Walter Benjamin, dans ses notes préparatoires aux Thèses sur le concept d’histoire (1940)

Cher Monsieur Serviant,

L’édition du journal Le Monde du jeudi 4 mai dernier, pendant l’entre-deux tours de la présidentielle, m’a permis de faire un peu votre connaissance, à travers un article remarquable de franchise, intitulé « Londres : la French Tech s’entiche de Macron ». Personne ne pourra accuser le quotidien de centre-gauche du soir de dissimuler qui a porté le nouveau président au pouvoir – de quoi Macron est le nom. Bien sûr, l’histoire de cette conquête foudroyante méritera d’être un peu plus détaillée1, mais en attendant, ce bref coup de projecteur sur le milieu des expatriés du e-business dans la capitale britannique est saisissant et tellement riche de signification.

« Banquiers, financiers, employés dans les sociétés de conseil ou entrepreneurs du Net, les « marcheurs » de Londres forment un concentré quasi-caricatural du macronisme » : et l’article d’Eric Albert et Philippe Bernard de donner la parole à ces acteurs, en décrivant leurs efforts depuis un an pour assurer à Emmanuel Macron les voix des Français de Londres, ainsi que les financements dont avait tant besoin cet « outsider », dépourvu de grande machine partisane derrière lui.

Vous avez été une des têtes de pont de ce projet Macron, à Londres, Monsieur Serviant. Diplômé de l’ESSEC, animateur local de la French Tech – structure de promotion des entreprises françaises de haute technologie créée par la secrétaire d’État Fleur Pellerin –, mais aussi cofondateur d’un club d’entrepreneurs baptisé French Connect, patron de deux fonds d’investissement dans les start-up…, vous n’avez eu « aucune peine, présidentielle aidant, à passer de la promotion du numérique auprès des politiques, à la promotion et au financement des politiques eux-mêmes » (!). Vous avez d’abord levé des fonds pour François Fillon, dont les projets économiques et la fascination pour les ordinateurs s’annonçaient très favorables à vos milieux d’affaires. Mais son conservatisme de mœurs vous a éloigné de lui, et vous lui avez préféré le progressiste intégral, Macron – je vous cite – « parce qu’il apporte aussi le social et que son charisme lui permet de convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ».

L’article décrit d’autres spécimens de votre biotope : Ygal el-Harrar, 40 ans, dont quinze passés à Londres comme courtier, qui a multiplié les « événements conviviaux » comme il le faisait dans son association étudiante, et affirme avoir participé à la création d’« un vrai mouvement populaire » (4000 adhérents dans une demi-douzaine de villes anglaises) ; Alexander Ho-Iroyd, un Franco-britannique de 29 ans qui a démissionné de son poste dans un cabinet de communication stratégique pour se consacrer bénévolement à En marche !; Pierre Marc, apprenti avocat de 23 ans devenu organisateur de meetings…

L’ironie de l’histoire est qu’Axelle Lemaire, qui fut maître d’œuvre du label French Tech, est aussi la députée sortante des Français de Grande-Bretagne, et qu’elle pourrait bien être battue par un candidat du nouveau parti présidentiel aux prochaines législatives. Elle dit comprendre parfaitement que les entrepreneurs français d’Outre-Manche « qui évoluent dans un monde sans frontières » adhèrent à la vision de Macron mais en tant que sociale-démocrate européenne, elle se targue encore de vouloir « réunir deux mondes que tout oppose » – sous-entendu celui des winners nomades et celui de la France qui souffre à domicile. On sait ce que ce genre de perspective conciliatrice vaut, à l’usage, mais il n’est pas pour autant anodin que vous et vos collègues, Monsieur Serviant, preniez maintenant ouvertement le parti de la sécession – ce que l’historien américain Christopher Lasch avait appelé dès 1995 La Révolte des élites, ouvrage visionnaire dont l’avant-propos à la traduction française commençait ainsi :

Profondément enracinées dans l’économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c’est-à-dire « modernes », « ouvertes », voire « de gauche », les nouvelles élites du capitalisme avancé – « celles qui contrôlent le flux international de l’argent et de l’information » (Lasch) – manifestent en effet, à mesure que leur pouvoir s’accroît et se mondialise, un mépris grandissant pour les valeurs et les vertus qui fondaient autrefois l’idéal démocratique. Enclavées dans leurs multiples « réseaux » au sein desquels elles « nomadisent » perpétuellement, elles vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’Économie comme une noble aventure « cosmopolite », alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays. (Jean-Claude Michéa, p. 9 de l’édition Climats de La Révolte des élites)

Cette incapacité à comprendre les gens ordinaires de votre pays est merveilleusement illustrée par votre déclaration à la fin de l’article du Monde, que j’ai placée en exergue de cette lettre et que je vais maintenant commenter.

Vous parlez des Français qui ont « manqué le train », c’est votre manière d’évoquer les classes populaires, les familles en cours de déclassement social ou encore la « France périphérique ». On imagine que le train dont vous parlez est celui de la mondialisation et des mutations industrielles/technologiques des dernières décennies. Toujours est-il que l’existence de ce train est pour vous une évidence ; c’est naturel, n’est-ce pas, que des trains passent. Et certains montent à bord, d’autres restent à quai, c’est la vie, Albin. On ne va quand même pas se mettre à se demander qui a affrété le train, qui le conduit, à quelle vitesse il roule et comment se passent les embarquements/ débarquements lors des arrêts en gare ; et encore moins : où va ce train ? et quel est son carburant ? est-ce que ce n’est pas un engin dangereux, polluant, qui tend à nous rendre tous malades, sous diverses formes ?

Je ne voudrais pas vous « prendre la tête », Albin, mais enfin, apparemment, vous gagnez votre vie dans le secteur de l’innovation : vous travaillez à réunir et améliorer constamment les conditions financières et institutionnelles de l’innovation, notamment technologique. Vous rendez-vous compte que cela fait de vous, objectivement, une personne qui contribue à déterminer la vitesse du train ? Il y a un lien entre ce que vous faites quotidiennement et le fait qu’un nombre important de personnes restent sur le carreau dans la compétition économique, sur le marché du travail. Rien de particulier à vous, dans ce constat : en économie capitaliste, l’innovation vise toujours à distancer les autres, à disqualifier des produits, des procédés de fabrication, des techniques en usage, pour les remplacer par d’autres qui donnent à l’innovateur du moment un avantage temporaire. Jusqu’à ce qu’une autre innovation vienne bousculer de nouveau la hiérarchie… ou la conforter, en tous cas les innovations technologiques rebattent généralement les cartes.

Depuis deux siècles que nous vivons sous le règne de la grande industrie, les innovations se succèdent à vitesse croissante. Elles ont bouleversé la manière de cultiver la terre et d’élever des animaux, au point qu’elles ont fini par faire disparaître les paysans et vider les campagnes. Elles ont constamment fait évoluer les modes de fabrication des outils et des objets du quotidien, en éliminant le travail artisanal et en aspirant/refoulant des masses de travailleurs de tel ou tel secteur : un coup l’innovation donne du travail et fait se développer une région, quitte à ce que ce développement soit monomaniaque et déséquilibré ; un coup elle supprime des emplois en masse, rend telle production obsolète et telle usine non rentable, laissant la région sinistrée socialement et écologiquement ; aux dégâts de l’industrialisation succède la dévastation de la désindustrialisation. A moins que ce ne soit l’inverse… Le changement technique tel que la concurrence capitaliste le stimule et tel que les Etats et les universités le programment a toujours joué un rôle dans la déstabilisation des classes populaires, dans le déclenchement des errances migratoires, dans la destruction des cultures de métiers. Bien sûr, à vos yeux, ça n’est rien de grave, au contraire : ce sont typiquement des « destructions créatrices » (nom donné à l’innovation par l’économiste du début du XXè siècle, Joseph Schumpeter) .

Depuis les années 1970, l’innovation est encore plus novatrice puisqu’elle est généralement synonyme de « nouvelles technologies » : machines à commandes numériques, ordinateurs, réseaux informatiques, logiciels, automatisation, robotisation, intelligence artificielle… On comprend bien pourquoi vous leur vouez un pareil culte, Albin : ces technologies ont profondément et durablement modifié le rapport capital/travail au profit du premier, car elles ont rendu le capital mobile, tandis que le travail l’est beaucoup moins. D’un clic, on peut déplacer des masses d’argent colossales à travers les réseaux qui font figure de marché financier mondial (et désormais, ce sont des programmes informatiques qui le font, à une vitesse qui dépasse le cerveau humain), tandis que les salariés se déplacent lentement et souvent à regret pour poursuivre les opportunités du marché du travail. D’un siège social dans une grande métropole, on peut piloter et optimiser en permanence un processus de production dont les différents segments sont éclatés entre 15 ou 30 établissements, dans différents pays, grâce à des « Progiciels de gestion intégrée » qui mettent tout le monde sous pression dans la chaîne de production et de sous-traitance.

Puis, on a du mal à s’en apercevoir parce que les statisticiens, les économistes et les journalistes font tout leur possible pour le masquer, mais ces « nouvelles technologies » détruisent désormais plus d’emplois qu’elles n’en créent. Même dans les pays à bas coûts salariaux, l’automatisation limite le nombre de postes de travail humain2. Cette fois, vous le savez, Albin, sauf arrêt de ce développement technologique, nous sommes sur la voie d’une mise au chômage massive et durable de pans entiers de la population mondiale : l’industrie peut se passer de centaines de millions de personnes pour conserver son niveau de production (pardon de croissance).

Du coup, ce que je voulais vous dire, c’est que vous êtes assez gonflé, vous, le professionnel de l’innovation high tech, de parler comme ça des gens qui manquent le train. Car la vitesse et la trajectoire de ce train sont déterminés par la couche socioprofessionnelle dont vous faites partie, et vous savez pertinemment que tout le monde ne peut pas monter à bord. Vous travaillez à ça quotidiennement : stimuler des procédés technologiques qui vont dans le sens de l’automatisation du monde du travail, de la robotisation de nos vies quotidiennes, et qui créent donc du chômage, des déséquilibres territoriaux, des poches de prospérité artificielles dopées à l’électronique au beau milieu de déserts « improductifs ». Vous êtes un ingrat, Albin, de vous plaindre des Français, car enfin ils sont rares à percevoir le rôle crucial de l’innovation technologique dans les tempêtes économiques qui bousculent ou bousillent leur vie. C’est vrai, ils n’aiment pas la finance et je comprends que ça vous embête, mais rendez-vous compte de votre chance : jusqu’ici, ils ne font en général pas le lien entre la toute-puissance de la finance contemporaine et les outils informatiques. Pour le dire avec Evgueny Morozov, ils conchient Wall Street (le CAC 40) mais ils épargnent la Silicon Valley (les technopoles de la « French Tech ») alors qu’il faudrait combattre les deux.

Alors, les traiter d’extrémistes, franchement, ça ne tient pas la route. Pour vous, l’extrémisme, c’est voter Le Pen ou Mélenchon ; c’est s’abstenir ou voter blanc au deuxième tour lorsque votre champion figure en dernier rempart contre « le fascisme ». Or, bien des orientations qu’Emmanuel Macron a déjà prises, cautionnées ou qu’il s’apprête à adopter sont autrement extrémistes que ça. Par exemple, aller encore plus loin dans l’industrialisation de l’agriculture malgré l’effondrement continu du nombre d’exploitations, les suicides d’agriculteurs, le désastre écologique et sanitaire auquel a conduit l’usage immodéré de la chimie lourde dans ce domaine, ça c’est de l’extrémisme et il est impossible de rien attendre d’autre d’un Macron qui, en matière agricole aussi, n’a que le mot « modernisation » à la bouche.

Remplacer un système de transport ferroviaire (encore plus ou moins) public par des lignes de bus privés que conduiront des salariés précaires, comme l’a impulsé la loi Macron de 2015, c’est de l’extrémisme. Rouvrir des mines à travers la France pour assurer l’approvisionnement futur en matières premières nécessaires à la fabrication de nos multiples appareils électroniques, comme le prévoit la loi Macron de 20153, c’est de l’extrémisme. Distribuer en masse des tablettes dans les écoles et prétendre améliorer le système éducatif par la prolifération d’écrans et d’ondes Wifi dans les classes, c’est de l’extrémisme et tout indique que Macron va intensifier ce déversement commencé sous l’ère Hollande-Hamon.

« Recréer une mobilité économique et sociale par le numérique, la recherche et l’innovation », comme il est proposé dans le programme de 2è tour de votre candidat, cela signifie consacrer encore plus d’argent à la mise au point de machines qui détruisent les métiers existants, déshumanisent notre milieu de vie et radicalisent les pollutions de toute sorte (pendant la production, l’usage puis l’abandon de ces objets : puces RFID, compteurs Linky, robots, drones, nanotechnologies…) – c’est de l’extrémisme. C’est, sans le dire encore clairement, faire le pari du transhumanisme, du renoncement à moyen terme à notre condition d’animaux humains et politiques.

Enfin, accepter que les centrales nucléaires ouvertes dans les années 1970 continuent de tourner alors que les partisans les plus optimistes de cette énergie tablaient à l’époque sur un fonctionnement pour 25-30 ans, grand maximum, c’est vouer son pays à un accident inévitable qui, un de ces beaux matins, interrompra pour des centaines d’années le cours de la vie sur tout ou partie du territoire national, vitrifiera nos quartiers, nos chemins de campagne, nos amitiés, nos souvenirs – c’est de l’extrémisme et même du nihilisme.

Je vous fais confiance, Albin, pour admettre qu’il n’y a ici aucune exagération, aucun « procès d’intention » envers le nouveau président de la république ; je ne veux simplement pas du même monde que vous. Par contre, je vous entends grogner un peu : « bon, tout ça, ça n’est pas que Macron, d’autres l’ont porté avant ou auraient pu le faire à sa place ». Et c’est vrai : les partis pris et les projets que je dénonce ici comme néfastes, voire criminels, n’ont pas attendu l’ascension météorique de la figure « jupitérienne » d’Emmanuel Macron. Ce sont des partis pris et des projets partagés par l’ensemble de la couche sociale qui préside à la modernisation capitaliste du monde depuis 70 ans, la technocratie. Et il y a eu, il continue d’y avoir des technocrates d’obédiences idéologiques un peu différentes, en surface : des technocrates de gauche, qui s’inscrivent dans un héritage social-dirigiste, des technocrates de droite plutôt marqués par l’idéologie libérale ; des technocrates chrétiens, des juifs, et maintenant des musulmans ; des technocrates staliniens, des technocrates nostalgiques de Vichy et de l’Algérie française. Mais ça ne les a pas empêchés depuis des décennies d’avoir une approche commune, de partager une représentation de la société et un impératif forcené de modernisation.

Le bouleversement en cours du système politique français par Macron, c’est la motion de synthèse de la technocratie. C’est un best of de Pierre Mendès-France, le « Jeune Turc » modernisateur qui fit abandonner au vieux Parti Radical l’habitude de défendre la France des paysans et des petits commerçants ; de Jacques Chaban-Delmas et de Jacques Delors, le gaulliste social et le démocrate chrétien qui voulaient endiguer la contestation radicale de Mai-68 avec leur projet de « Nouvelle société » ; de Michel Rocard, le social-chrétien qui aspirait tant au « Big bang politique » que nous avons sous les yeux. C’est étrange, du coup, comme le mot de technocratie est absent des débats de campagnes de ces derniers mois, alors qu’il est la clé pour saisir la situation présente et que l’élection de Macron marque une nouvelle étape dans la suprématie de la couche sociale que ce mot désigne. Même l’extrême-droite, qui aimait tant l’employer dans le passé, notamment pour dénoncer le pouvoir des hauts-fonctionnaires (non élus) de la Commission européenne, n’en parle plus. Logique : pour se préparer à accéder au pouvoir, Madame Le Pen s’est elle-même entourée de technocrates.

La technocratie, c’est cet ensemble de dirigeants politiques et économiques qui jouent un rôle crucial dans l’orientation et le pilotage du développement industriel, et dans la défense de son idéologie : hauts-fonctionnaires et ministres, bien sûr, scientifiques et ingénieurs (des « grands corps », en France), directeurs d’écoles de commerce et directrices d’agences régionales, créateurs de start-ups et cadres de grands groupes, journalistes économiques et publicitaires…, toutes et tous assurant en permanence la promotion de ce développement auprès des populations en martelant notamment qu’aucune autre possibilité n’existe pour notre société que de poursuivre sur le même chemin. La technocratie, c’est (entre autres) Jean-Michel Blanquer, l’ancien directeur de l’ESSEC devenu ministre de l’Éducation nationale ; c’est Muriel Pénicaud, ancienne DRH chez Danone ou Dassault Systèmes devenue ministre du Travail (DRH de la France) ; c’est Agnès Buzyn, cancérologue passée par la tête de grandes agences sanitaires et qui devient ministre de la Santé ; c’est Sophie Feracci, avocate d’affaires, ancienne directrice de cabinet de Macron à Bercy puis pendant la campagne présidentielle, désormais à ce même poste auprès de Buzyn ; c’est le phénoménal Mounir Mahjoubi, à peine trente ans et secrétaire d’État au numérique après avoir fondé plusieurs start-ups et dirigé le Conseil national du numérique sous le gouvernement précédent. C’est vous-mêmes, bien sûr, M. Serviant.

Nous [voici arrivés] à l’ère de la technique sociale, où il s’agit d’orchestrer tout le contexte humain qui entoure le complexe industriel. La politique, l’enseignement, les loisirs, les divertissements, la culture dans son ensemble, les pulsions inconscientes et (…) la contestation même de la technocratie, tout cela devient objet d’une étude et d’une manipulation purement techniques. Il s’agit de créer un nouvel organisme social dont la santé dépende de sa capacité à faire battre régulièrement son cœur technologique. (…) [A ce stade de développement], il n’y a plus rien de petit, de simple, d’évident pour le non-technicien. L’échelle et l’intrication de toutes les activités humaines dépassent au contraire la compétence du citoyen « amateur » et réclament inévitablement l’attention de spécialistes (…). Il serait effectivement antirationnel de faire autrement, puisqu’il est universellement entendu que le but essentiel de la société est de faire tourner efficacement l’appareil de production. En l’absence des spécialistes, la grande machine se détraquerait, nous laissant au milieu du chaos et de la pauvreté. (…)

Les violents débats entre conservateurs et libéraux, extrémistes et réactionnaires, touchent à tout sauf à la technocratie, parce que celle-ci n’est pas conçue en général (…) comme un phénomène politique. Elle y occupe plutôt la place d’un grandiose impératif culturel qui ne saurait être discuté ou mis en question. (…) Dans notre société industrielle avancée, l’art de la domination technocratique est devenu si subtil et si bien rationalisé que même ceux qui régissent notre vie au niveau de l’État et ou des corps constitués refusent de se concevoir comme les agents d’un contrôle totalitaire. Ils se voient plus volontiers comme les managers consciencieux d’un système social libéral et généreux qui, par le fait même de son opulence proclamée, est incompatible avec une quelconque forme d’exploitation. Au pire, le système peut comporter certaines lacunes sur le plan de la répartition – mais bien entendu elles seront comblées… un jour ou l’autre. (Theodore Roszak, Vers une contre-culture, Éditions Stock, 1970, p. 19 à 234)

Bien sûr, vous n’êtes pas d’accord avec une telle analyse, Albin, mais avouez qu’écrire ça en 1969, c’est quand même bien vu. Et quelques lignes après, il y a aussi une citation de Kennedy pendant sa présidence, vous allez me dire à qui ça vous fait penser :

Aujourd’hui, nos grands problèmes intérieurs sont plus subtils et moins sommaires. Ils ne concernent plus des conflits philosophiques ou idéologiques fondamentaux mais les voies et les moyens permettant d’atteindre des buts communs, la recherche de solutions intelligentes à des questions complexes (…). Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’étiquettes et de clichés mais d’une discussion [sur les] questions complexes et techniques que pose la marche en avant d’une grande machine économique. (Discours à l’université de Yale, juin 1962)

J’imagine que vous trouverez le parallèle entre Kennedy et votre champion flatteur… C’est pour ça que tous ceux qui passent leur temps à associer ce dernier à la banque et à la finance perdent leur temps. Ce n’est pas l’essentiel. Le passage de Macron à la banque Rotschild n’est qu’un élément d’un parcours dont toutes les étapes sont significatives : Sciences Po, l’ENA, la participation à la commission Attali de « libération de la croissance française », la participation au cabinet Hollande à l’Élysée, puis la nomination à Bercy (ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique) pour y réaliser une loi qui applique les préconisations de la commission Attali.

L’ennemie de la vie, ce n’est pas simplement la finance, c’est l’industrie. L’ennemie du peuple, ce n’est pas seulement la banque, c’est la technocratie : en plus du pouvoir de l’argent, le pouvoir des normes bureaucratiques et de l’innovation technologique qui sont indispensables à la mise en valeur du capital, à la poursuite de la croissance – du désastre. Monsieur Macron a été désigné comme l’exécuteur en chef de la technocratie française pour les années à venir. Il durera ce qu’il durera, car l’essentiel, c’est le collectif, n’est-ce pas ?

L’enjeu du quinquennat qui commence est clair comme de la silice. Il s’agit pour M. Macron et sa troupe d’accélérer la conversion des Français à « la vie.com », comme le disait une publicité pour un fournisseur internet il y a quelques années. C’est-à-dire à la fois renforcer l’emprise du capitalisme de haute technologie sur la vie des gens, et les faire collaborer activement, avec enthousiasme, à ce renforcement. Voilà une bonne définition de l’économie collaborative : faire adhérer les gens à leur propre dépossession – comme quand des personnes renoncent à habiter leur appartement pour le louer par l’entremise d’Airbnb. Vous le dites à votre façon, Albin Serviant, dans l’article du Monde du 4 avril : Macron, contrairement aux vieux politiciens, a le « charisme » pour « convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ». Alors que ces solutions, évidemment, sont faites contre eux, comme s’en rendent compte un peu tard bon nombre d’auto-entrepreneurs qui s’étaient inscrits comme chauffeurs sur les plate-formes d’Uber.

Ça n’est pas gagné d’avance pour vous, mais enfin, force est d’admettre que vous avez de sacrés atouts dans votre manche. Tout l’appareil médiatique est à vos pieds, ces jours-ci, comme l’on n’avait pas vu cela depuis longtemps. Une bonne partie des professions intellectuelles, des milieux de la culture, marchent dans la combine de l’homme providentiel, toutes leurs défenses mentales sont tombées pendant la quinzaine de l’entre-deux tours avec la peur de voir Marine Le Pen élue. Il faut dire que votre truc de la prise d’otages anti-fasciste est désormais remarquablement au point, une vraie technique de coup d’État permanent ! Le spectre du FN permet à la technocratie régnante de se maintenir en place, mieux : de retremper à chaque fois sa légitimité, qui paraît pourtant si souvent branlante, éreintée par la répétition des mêmes épisodes. Le spectre du fascisme et d’un « nouveau janvier 1933 » permet à intervalles réguliers d’envoyer de violentes décharges d’adrénaline idéologique dans le corps social, pour que les électeurs dépossédés et en colère réclament, tous comptes faits, que tout continue à l’identique. Et, en fait, ce sera pire.

Pour tous ceux qui n’ont pas renoncé à un changement profond d’orientation de la société moderne, les anti-capitalistes – c’est-à-dire anti-industriels, décroissants, « luddites » –, ceux qui veulent encore croire à la possibilité d’une souveraineté populaire et à des formes d’auto-gouvernement des territoires (communes, régions, fédérations nationales), ceux qui sont en colère mais sans dent particulière contre le cosmopolitisme ou les immigrés – pour tous ceux-là, l’enjeu sera de dénoncer ce que vous entreprenez au fur-et-à-mesure, de s’y opposer autant que possible, d’en expliquer largement les tenants et les aboutissants. Face à vos plans de comm’ bien huilés et vos tentatives de brouiller les pistes par de beaux discours et de fausses précautions, il s’agira de faire enfin apparaître la technologie comme un enjeu politique essentiel, un moyen décisif de domination, d’exploitation, de perte de pouvoir sur sa vie, ce qui est clair pour peu de monde, jusqu’ici.

Tant qu’un mouvement populaire ne s’opposera pas à la tenue des mascarades électorales verrouillées par la technocratie, et ne mettra pas en cause frontalement le résistible déferlement technologique orchestré par vos soins, Albin, vous serez tranquilles. Vous et vos collègues de tous les pays pourrez continuer de semer le chaos tout en daubant sur les losers de France, d’Angleterre et de Navarre. Vous pourrez déverser votre mépris sur ces franges de populations apparemment ou réellement réticentes à votre Meilleur des Mondes. Surtout, ne vous arrêtez pas, parce que votre franchise et votre arrogance naturelles pourraient nous être d’un certain secours pour qu’une majorité comprenne, finalement, qu’il faut absolument arrêter votre maudit train.

En espérant vous croiser un de ces jours en rase campagne…

Matthieu Amiech

29 mai 2017

(Matthieu Amiech est un des auteurs de La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, signé du groupe MARCUSE aux éditions La Lenteur, en 2013 ; co-auteur avec Julien Mattern du Cauchemar de don Quichotte. Retraites, productivisme et impuissance populaire, 2004 – réédité en 2013 à La Lenteur. Il participe aux activités du groupe Faut Pas Pucer dans le Tarn, en lutte contre le puçage des animaux d’élevage et la soumission de toutes les activités humaines aux machines bureaucratiques et informatiques.)

1 On peut ainsi jeter un œil à l’article de Marie Bénilde, « Macron, le candidat des médias », dans Le Monde diplomatique de mai 2017.

2 Cf. par exemple Martin Ford, Rise of the Robots. Technology and the threat of a jobless future, Basic books, 2015.

3 https://blogs.mediapart.fr/claude-taton/blog/020915/un-nouveau-code-minier-pour-encourager-les-forages-et-les-mines

4 Le sous-titre de cet ouvrage publié aux États-Unis en 1969 était : Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse, et les extraits sont tirés du premier chapitre, « Les enfants de la technocratie ». On pourra trouver d’autres réflexions d’une grande lucidité sur ce thème dans Louis Mercier Vega, La Révolution par l’État (1977), réédité par Payot en 2015, dont l’auteur montre le socle technocratique commun aux régimes militaires d’extrême-droite et aux régimes socialistes autoritaires d’Amérique latine, pendant les années 1950 à 1975. On consultera aussi avec profit la série de brochures du groupe Pièces et Main d’œuvre sur la technocratie (Ludd contre Marx, Ludd contre Lénine, Ludd contre les Américains…) ; une synthèse particulièrement claire sur « technique, technocratie, transhumanisme » étant proposée dans leur conférence Un soir à Mirepoix (été 2016).

avril 6th, 2017 by admin

Se rendre ingouvernable à la société « collaborative »

Nous vous écrivons du nord de la France. Symbole de la désindustrialisation, celui-ci ressemble à d’autres nords, des États-Unis ou d’Angleterre, qui résument et révèlent le point de rupture où se trouve l’économie mondiale. Cette terre de désespoir, de chômage, d’alcoolisme et de votes Front national provoque deux réflexes de survie : la ré-industrialisation et/ou la « Troisième révolution industrielle ». Qu’importe le chemin, tant qu’on entrevoit un espoir. Passant des corons au coworking, nous nous sommes donnés pour objet d’attaquer dans un même élan le vieux monde industriel et le nouveau monde technologique.

Filant la métaphore nécrophage contre les « vautours » et les « rapaces » (au besoin : l’Europe, la Finance, les Lobbys), les nostalgiques du vieux monde industriel s’acharnent à lui redonner vie. En 2012, avec Métro, Boulot, chimio1, nous rappelions que pour nos poumons cet âge d’or avait d’abord été celui du charbon. Cinq ans plus tard, la réindustrialisation laisse la place à un nouveau mythe économique issu des départements de R&D de la Silicon Valley : celui d’un « post-capitalisme » high-tech prétendument collaboratif, horizontal, démonétarisé.2

Or, c’est un autre horizon qui se profile, dans lequel les déclassés survivront à la merci d’ un revenu universel payé par les robots, cependant qu’ une nouvelle espèce post-humaine se connectera aux machines.

A lire ici en pdf : Au nord de l’économie

1Ouvrage collectif, éd. Le monde à l’envers, 2012.

octobre 25th, 2016 by admin

Des connexions contre nature

Écologistes, végans et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un représentant du mouvement transhumaniste à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Vert en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science. » Il aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation. Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé. C’est ce que montre ce texte de TomJo .

A lire ici : ecologisme-et-transhumanisme

A imprimer au format « Livret » : ecologie-et-transhumanisme_brochure

TomJo participera à une conférence-débat « Du monde machine aux transhumains » le 11 novembre 2016 à 14h au salon Marjolaine de Paris (parc floral de Vincennes), avec Jean-Louis Meurot, éleveur de moutons, et Pièces et main d’oeuvre.

juillet 21st, 2016 by admin

La récente Conférence internationale sur le climat nous a rappelé combien la ville concentre un mode de développement prédateur. Elle ne s’étale que sur 2 % de la surface du globe et pourtant elle consomme les trois quarts de l’énergie produite, rejette 80% du CO2, et abrite la moitié de la population. Dans trente ans, la Chine aura construit entre 20 000 et 50 000 gratte-ciels, et le nombre de citadins aura doublé sur la planète. C’est pourquoi l’ONU vient de lancer sa World Urban Campaign : pour définir « L’avenir urbain que nous voulons ».1 Il ne s’agit pas de ralentir le phénomène urbain, qui mange pourtant en France l’équivalent d’un département tous les dix ans, mais de rationaliser technologiquement son expansion. « Longtemps considérées comme le  »problème », [les villes] commencent à imaginer des  »solutions » », espèrent Le Monde, la BNP, Bouygues et Michelin, accompagnant à leur manière la Conférence Climat. Ensemble, ils décerneront chaque année le prix de l’innovation « Smart cities » aux meilleures entreprises en « urban tech », « mobilité » ou « énergie ».2 En France, Nice fait figure de pilote.

La Smart city ou le parlement des choses est à lire ici : Parlement des choses

1Manifeste pour la ville, unhabitat.org. 2« Climat : les villes sont-elles la solution ? », Le Monde, 20 novembre 2015.

Vous pouvez retrouver cette contribution dans la revue Nature & Progrèsde cet été 2016 consacré à la critique « Du monde machine aux transhumains » avec :

- De la smart city à la smart planet – le parlement des choses (Tomjo)
- Vers une agriculture déshumanisée ? La robotisation destructrice de la culture paysanne (Jean-Louis Meurot)
- Du greenwashing chez les cyborgs – une post-humanité artificielle, au service d’une nature détruite (Antoine Costa)
- Co-évoluer avec la nature ou la reprogrammer ? (Guy Kastler)
- EGM : enfants génétiquement modifiés – reproduction artificielle et humanité à deux vitesses (Alexis Escudero)
- Réflexions autour du progrès – Nature et technologie : une cohabitation mouvementée (Clément Doedens)
- Transhumanisme et cannibalisme (Pièces et main d’œuvre)

On peut trouver la revue dans les magasins bio ou la commander (6 € 50) à :
Nature & Progrès, 13, bd Louis Blanc – 30100 Alès (Tél : 04 66 91 21 94).

Vous retrouverez aussi un texte de Pièces et main d’œuvre intitulé « Transhumanisme et cannibalisme » et dont voici l’introduction :

Un bon roman vaut mieux que de mauvais essais : pour saisir l’essence du transhumanisme sans vous perdre dans ses amphigouris, lisez Jack Barron et l’éternité, de Norman Spinrad, paru en 1969. Banalisé par les médias, les idéologues et les scientifiques, le transhumanisme n’est plus une abomination à combattre mais – au mieux- un phénomène à « réguler », comme la nucléarisation du monde ou la destruction de la nature. Ce projet d’anthropocide contamine les esprits parce qu’il dévale la plus grande pente où convergent les lignes de fond de l’ère techno-marchande : individualisme, consommation, anomie post-moderne, volonté de puissance, etc. On ne peut s’y opposer qu’en étant radicalement humain et à contre-courant des pesanteurs sociologiques (libérales-libertaires), qui nous tirent au plus bas niveau de l’espèce.

Bonnes lectures. Hors-sol.

mai 31st, 2016 by admin

Islam et Technologie

Voici une revue des rapports entre islam et technologie par TomJo (à ouvrir ci-dessous).

Avant-propos par Pièces et main d’œuvre

Le transhumanisme islamique se développe en France, sur la toile. Le Pakistan possède la « bombe atomique islamique ». La technocratie chiite iranienne l’aura bientôt. L’Arabie et les Emirats développent les « technologies convergentes » (NBIC) et les smart cities. L’Etat islamique (Daech) appelle les ingénieurs et les spécialistes à le rejoindre de tout l’islam pour construire son califat. Quoi de neuf ? A-t-on oublié que le premier soin de l’Algérie indépendante avait été le développement conjoint de l’islam et de l’industrie ? Que « l’âge d’or de l’islam » avait coincidé avec une floraison des sciences et techniques, dont le fameux al-jabr (825) ?

Imaginons la Sainte Inquisition catholique, échappée de son Moyen-Age, régnant sur un Etat pontifical d’un milliard et demi d’habitants et de millions de kilomètres carrés, forte des plus riches gisements pétroliers de la planète, employant son trésor et sa puissance à répandre sa version terroriste, tyrannique et totalitaire du christianisme. (cf. Histoire de l’Inquisition au Moyen-Age. H. C. Lea. Editions Jerome Millon) Il y aurait des différences cependant. Il n’y a pas « d’affaire Galilée » en Islam. Ni le Califat, ni les plus obtuses instances islamiques n’ont persécuté les scientifiques. Les poètes et les penseurs suffisaient à leur vindicte.

Et inversement, malgré les bûchers de sorcières, l’Inquisition n’a pas réduit les femmes de la chrétienté à la terrible condition des femmes d’islam. Mais peut-être s’agit-il là d’une variation ethnique de la domination masculine. Les Européennes n’ont jamais perdu cette liberté des Gauloises, des Germaines, des Vikings, attestée par les chroniqueurs contemporains, les historiens latins et les sagas scandinaves, que les Arabes, les Perses et les Turques n’ont jamais connue.

Nous, mécréants, laïcards, franchouillards, etc., peinons à comprendre le phénomène qualifié de « djihadisme », « islamisme », « intégrisme musulman », qui ravage depuis des décennies, pays après pays, l’immense zone de culture islamique, assassinant, massacrant, terrifiant ceux qui lui résistent ; exterminant toute différence de conscience, d’opinion, de morale, de comportement.

Ce fanatisme de la servitude (Islam, soumission) et de l’oppression, procède d’une vérité révélée, c’est-à-dire irrationnelle, d’un pur arbitraire imposé par la violence. Les Occidentaux sidérés par cette peste qui s’étend à leurs pays se cherchent les torts et les crimes méritant pareil châtiment. Une telle furie doit avoir de bonnes raisons, des explications, des excuses. Etant à la fois rationalistes et chrétiens de culture ( péché, examen de conscience, confession, contrition, etc.), ils trouvent évidemment ces raisons, ces explications, ces excuses, humblement offertes à leurs ennemis. Nous payons, selon nos directeurs de conscience, pour nos ancêtres (les croisades, les colonies), pour nos classes dirigeantes ( guerres impérialistes, pillages économiques), pour nos discriminations (racisme, « islamophobie »), d’où les trombes de reproches et de repentance dont ils nous couvrent.

« Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. » (Matthieu 5, 38)

La soumission au méchant peut mener loin. Révoltés par la violence industrielle de la Grande Guerre, les pacifistes des années trente (chrétiens, communistes, anti-militaristes, anti-capitalistes), ne cessent de trouver des raisons, des explications, des excuses à « la bête immonde ». C’était la faute du Traité de Versailles ; de l’humiliation allemande ; des réparations de guerre ; de l’occupation de la Ruhr ; des impérialistes français et anglais – et des juifs, naturellement (mais vous pouvez dire Israël). Tout, plutôt que de reconnaître que le nazisme allemand les avait choisis pour ennemis en dépit de leurs protestations d’amitié, de leurs actes de contrition et de leurs plus abjectes concessions ; et qu’il n’aurait de cesse que de les avoir anéantis.

On se fait de l’islamisme aujourd’hui, la même idée fausse et mystifiée que du nazisme autrefois : on les réduit à des mythomanies archaïques. On confond la propagande idéologique avec l’actualité matérielle. Au-delà de ses Wahalla nébuleux, de son primitivisme forestier et germanique, de ses défilés aux flambeaux et en culottes de peaux, le nazisme allemand mobilisait une machine de guerre scientifico-industrielle de premier ordre. De même le fascisme italien avec son salut « à la romaine » et ses mises en scène « impériales », dignes des péplums de Cinecitta. Les Etats et mouvements réactionnaires au plan social et humain, sont aussi progressistes que les communistes et les démocrates au plan scientifique et technologique. C’est normal, leur triomphe en dépend.

On ne peut guère imaginer plus archaïque que la restauration d’un état disparu depuis deux millénaires, dans le décor, la langue et les rites de l’Ancien Testament. Les sonneries du shofar et les prières des rabbins n’y auraient pas suffit. C’est grâce à la symbiose entre Tsahal et le Technion Institute, au perpétuel va et vient d’ingénieurs et d’officiers entre l’une et l’autre qu’Israël, la « start-up nation », produit les équipements high tech qui lui permettent de contrôler Gaza et de résister à la douzaine de pays arabes et/ou musulmans qui veulent sa peau. Dieu n’est plus avec les gros bataillons, mais avec les bataillons technologiques.

Les flammes, les sabres, les sourates, les cavaliers, les turbans, les barbes, les voiles et les noirs étendards qui saturent la propagande islamique ne sont que des signes de reconnaissance et des miroirs identitaires . Ce n’est pas de retour au désert, sous la tente, avec leurs chameaux et leurs dattes que rêvent les islamistes, mais de smart life dans une smart (islamic) city.

Les sociologues relèvent une sur-représentation d’ingénieurs et de techniciens parmi les djihadistes, plutôt que de philosophes, d’historiens, de représentants des belles lettres et des sciences humaines et sociales. Cette disproportion se retrouve dans les mouvements d’extrême-droite européens. Ce nouvel aspect de la querelle entre Les deux cultures (C. P. Snow) trouve son explication dans l’étude de Theodor Adorno sur La Personnalité autoritaire (1950). Contrairement aux intellectuels, les bigots de la science et les techniciens du sacré ont les réponses. Il suffit de se reporter au dogme établi. Ce sont des hommes machines, incapables de pensée autonome – et donc horrifiés par la pensée, saisis de vertige à l’idée de se pencher sur leur propre vide. Des hommes d’action, avides de fonctionner, de remplir les rites et les procédures pour combler leur gouffre intérieur et calmer leur panique. Dans le camp de concentration comme dans la centrale nucléaire, il n’y a pas de pourquoi ? Il n’y a que du comment ? « Hier ist kein Warum », jette un gardien à Primo Levi qui lui demande pourquoi il n’a pas le droit de regarder par la fenêtre de sa baraque. (Si c’est un homme) C’est comme ça et ça ne peut être autrement.

L’homme, selon Jacques Ellul, ne peut s’empêcher de sacraliser la puissance qui lui est extérieure. La technique ayant détruit la nature, c’est la technique qu’il sacralise. (cf. Le Système technicien) L’islam technolâtre et le transhumanisme sacralisateur incarnent aujourd’hui les deux pôles de ce monde sans pourquoi, mais saturé de comment où nous sommes condamnés à résister.

Vous pouvez lire le texte entier ici : allah_est_grand

A imprimer au format « Livret » ici : allah-est-grand_brochure

Bonne lecture.

A lire aussi : Peste islamiste, anthrax transhumaniste : le temps des inhumains

avril 29th, 2016 by admin

Vendredi 6 mai à 20h à L’Univers

Dans le cadre du Printemps des amours émeutières, Hors-sol présente

Je ne mange pas de ce pain-là

Benjamin Péret, Poète c’est-à-dire révolutionnaire

Rémy Ricordeau | docu | France | 2015 |

Bien que le poète Benjamin Péret ait été avec André Breton un des principaux animateurs du mouvement surréaliste, il reste méconnu du grand public. En retraçant ses divers engagements poétiques et politiques, qui ont été une constante de toute sa vie, ce film se propose de le faire redécouvrir au sein d’une aventure intellectuelle collective qui aura durablement marqué le XXème siècle.

Éternel réfractaire à l’autorité quelle qu’elle soit, les combats qu’il a menés dans le monde des idées et celui de la politique l’ont été au service d’une conception de l’émancipation humaine qui supposait à ses yeux la liberté la plus absolue : celle de l’expression sensible comme celle, concomitante, de la pensée critique.

Novateur, dans sa démarche poétique autant que dans sa réflexion politique, les fulgurances dont il a nourri son œuvre demeurent, en ce printemps de contestation du gouvernement et des bureaucrates syndicaux, d’une brûlante actualité.

Vive la France et les pommes de terre frites !

Prix libre | Suivi d’une discussion avec le réalisateur

Vous pouvez d’ores et déjà lire une interview de Rémy Ricordeau à paraître dans la revue Le poulailler : entretien Péret-Ricordeau

janvier 7th, 2016 by admin

« Army Green Is Army Strong »

- US ARMY -

Quel était, jusqu’à aujourd’hui, le point commun entre un écologiste et un militaire ? La ration de topinambour. Depuis que la sénatrice verte Leïla Aïchi a élaboré la doctrine de « Green Defense », ils sont devenus inséparables. Pour cause : ils sont les meilleurs prétendants à l’administration du désastre.

Il y a dix ans, l’ouragan Katrina dévastait La Nouvelle-Orléans. État d’urgence, loi martiale et couvre-feu. Les 8 000 gardes nationaux sont submergés, l’armée enrôle les mercenaires de la BlackWater Security et 300 militaires. Tous reviennent d’Irak. « Ils ont des M-16 chargés. Ils savent comment tirer et tuer, et sont plus que volontaires pour le faire si nécessaire », rassure le Gouverneur [1]. 108 milliards de dollars de dégâts, les Américains prennent alors la mesure du dérèglement climatique. Si en 2003, un rapport du Pentagone alerte les armées US des risques qu’entraîne la crise climatique sur la sécurité des intérêts américains, avec l’ouragan Katrina les doctrines se succèdent et se répandent à travers les armées du monde. Toutes nous tiennent à peu près ce langage : « Le dérèglement climatique aggravera les problèmes comme la pauvreté, les tensions sociales, la dégradation de l’environnement et l’instabilité des États [2]. » Ajouté aux autres problèmes sociaux, le changement climatique fait figure de « multiplicateur de menaces ».

Entre 2006 et 2011 en Syrie, une sécheresse inédite jette dans le dénuement 300 000 paysans qui vont grossir les faubourgs des agglomérations. 17% de la population est alors considérée en «  insécurité alimentaire ». Cet épisode climatique apporte un élément supplémentaire à la bonne compréhension des désordres géopolitiques actuels. Idem autour du lac Tchad asséché sur lequel poussent la révolte et les groupes islamistes. « Quand le ventre est vide, la tête ne réfléchit pas », témoignait une femme peule invitée le 9 septembre dernier à Paris [3].

Mauvaises récoltes et famines, incendies et tempêtes, épidémies et déplacements de populations déstabilisent des régions entières. Des émeutes contrarient l’accaparement de terres arables, des pêcheurs sans poissons optent pour la piraterie, la fonte de l’Arctique nourrit des tensions autour des nouvelles voies navigables et des ressources pétrolières. Les raisons de sortir les blindés ne manqueront pas. Au point que certains observateurs, après les récentes tueries parisiennes, proposent que la COP21 ne soit pas considérée « comme un sommet sur le climat, mais comme une conférence sur la paix [4]. »

Le territoire français ne sera pas indemne de déstabilisations. En plus d’épisodes critiques comme les tempêtes ou les canicules, le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations de l’armée (CICDE) établissait en juin 2014 la liste des « risques » à surveiller [5]. Le plus préoccupant d’entre eux concerne nos 58 réacteurs nucléaires. En cas de sécheresse, de hausse de la température des cours d’eau, d’inondations, de tornades ou de froids extrêmes, ils viendraient à surchauffer. On garde en tête l’image pathétique des réacteurs arrosés à la lance à incendie pendant l’été 2003. Dans un autre registre, le CICDE observe aussi que « l’aire d’extension en France de certaines espèces remonte déjà du rivage de la Méditerranée vers la région lyonnaise » et nous promet de belles épidémies de paludisme, dengue ou chikungunya.

Pour tous ces désagréments, l’armée est appelée à la rescousse. À Fukushima, n’a-t-on pas mobilisé 100 000 soldats des forces japonaises ? Si l’armée française est encore à la traîne dans l’élaboration de doctrines vertes, d’éminents écologistes (Bové, Lalonde, Paul Watson) la rappellent à ses missions de secours et de maintien de l’ordre. En préparation de la COP21, le 13 octobre 2015, écologistes d’EELV et militaires se rencontraient au Sénat, avant une autre rencontre le lendemain, entre les ministres de la Défense de plusieurs États.

La scène est rocambolesque. Le chef d’état-major des armées Pierre de Villiers et l’ancien militant antimilitariste José Bové se susurrent des urbanités. «  Sans le prérequis de la sécurité, il n’y a pas de développement durable », soutient le premier. « L’important, c’est la prévention des conflits », estime le second, qui propose la création d’une « école internationale de décontamination des terrains de guerre » sur le site militaire du Larzac.

Aux manettes de ces deux événements, on trouve la sénatrice verte [6] de Paris Leïla Aïchi, initiatrice avec son groupe parlementaire d’un Livre vert de la Défense. Ce parti fondé sur le mouvement des objecteurs de conscience s’« interdit tout dogmatisme » pour embrasser une « analyse pragmatique ». Allons voir.

Le Livre vert plaide « pour la capacité accrue d’hommes et de moyens maritimes et aériens » face à la baisse d’effectifs promise par le resserrement des budgets et le « paradigme techniciste ». Bientôt le retour de la conscription ? Les 38 000 militaires de la Marine surveilleraient les trafics illicites et le pillage des ressources halieutiques. Les 135 000 de l’armée de terre, disposant de « moyens logistiques et de transport lourd [organiseraient] des flux complexes en environnement dégradé. » Leur « capacité NRBC [7] [mettrait] en œuvre une chaîne de décontamination avant l’arrivée d’unités de la sécurité civile. » Quant à l’armée de l’air, ses 47 000 bidasses seraient les seuls capables d’intervenir rapidement en cas de catastrophes naturelles. L’idée que se fait le Livre vert de notre sécurité n’appelle donc pas à la fermeture des sites désastreux, mais à organiser leur militarisation.

Mais sous les coups d’EELV, cette militarisation sera, elle aussi, écocitoyenne. Les opérations extérieures de l’armée privilégieront le « dialogue interculturel » pour « un comportement accepté par la population », donc plus sympas que des accusations de viols sur mineurs. (Après des témoignages recueillis par l’ONU dans un camp de réfugiés en Centrafique, une enquête a été ouverte…) De plus, la « Green Defense » réclame une meilleure écoconception des systèmes d’armes, depuis leur fabrication jusqu’à leur démantèlement, et une moindre dépendance de l’armée envers les énergies fossiles et uranifères. Est-ce à l’aide de tanks à pédale et de pistolets à eau que l’Armée française défendra ces intérêts industriels africains qui font la menace climatique ?

Selon le programme d’EELV des présidentielles, «  la fermeture et le démantèlement des bases militaires françaises à l’extérieur » (notamment en Afrique) étaient censés « créer un mouvement vertueux de démilitarisation à l’échelon international [8] ». Forte de son savoir-faire dans la gestion des populations, et face aux futures menaces écologiques, nos armées ne doivent-elles pas rester « prépositionnées » ? « L’intervention des pompiers des Forces françaises de Djibouti (FFDj) en renfort aux pompiers djiboutiens le 6 janvier 2013 illustre ce que pourrait être leurs participations à des interventions tournées cette fois vers la sécurité environnementale. » Voilà les armées d’occupation relégitimées ? Comment comprendre autrement que « le déploiement de 300 soldats français sur l’aéroport de Bangui » en 2013 fasse partie de ces « excellents exemples » qui feront la « Green Defense » ?

Notre mode de vie n’est pas négociable. Tout juste est-il gérable, en dernier recours, par la force armée. Ainsi se résume la « Green Defense » : mettre le feu à la planète pour se proposer d’éteindre l’incendie. L’air est connu.

Tomjo pour CQFD, déc. 2015.

Notes

[1Autour de la « catastrophe » Katrina à La Nouvelle-Orléans. De sa gestion par l’État, et de l’organisation collective et autonome pour la survie… Hobolo, 2007 : https://infokiosques.net/spip.php?article444

[2] Département de la Défense américaine, 29 juillet 2015.

[3] Voir « Le dérèglement climatique est une question vitale pour la paix du monde », defense.blogs.lavoixdunord.fr.

[4] « L’écologie contre la terreur planétaire », Naomi Klein et Jason Box, Le Monde, 24 nov. 2015.

[5] « Conséquences du dérèglement climatique pour le ministère de la Défense », IRIS, juin 2014.

[6] En instance de quitter son parti, ayant appelé à voter pour Valérie Pécresse (LR) contre Claude Bartolone (PS) lors des dernières élections régionales.

[7] Nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique.

[8] « Vivre mieux », Programme d’actions pour les temps qui viennent, EELV, 2012.