avril 13th, 2018 at 11 h 53 min by admin

Philippe Vasseur, président de la Chambre de commerce des Hauts-de-France, était en conférence hier à la bibliothèque universitaire de Lille 1 pour vanter La Troisième révolution industrielle. Nous y étions avec une trentaine d’étudiants opposés à la sélection à l’entrée des facs. A notre vue, les responsables de la bibliothèque l’ont fait évacuer.

Pour nous, c’était l’occasion de rappeler que la logique de Parcoursup, et sa sélection algorithmique, est la même qui prévaut pour la Troisième révolution industrielle. Logique à laquelle devront contribuer à leur tour les futurs diplômés.

Voyez plutôt notre tract diffusé pour l’occasion, reproduit ci-dessous et ici (à imprimer au format « Livret ») : Au nord de l’université

Au nord

de l’Université

Des ingénieurs des mines aux ingénieurs-réseaux

Alors que les étudiants sont mobilisés contre la sélection à l’Université ; alors que le patron des patrons des Hauts de France est en visite à la fac ; alors que nous célébrons les 50 ans de mai 68, relisons De la misère en milieu étudiant, publié en 1966 par des étudiants de Strasbourg, et rappelons-nous le rôle véritable de l’Université :

« De dispensatrices de la  »culture générale » à l’usage des classes dirigeantes, les diverses facultés et écoles [se] sont transformées en usines d’élevage hâtif de petits cadres et de cadres moyens. »

Cinquante ans après, la logique reste la même : la Loi Vidal souhaite aligner les « capacités d’accueil » des Universités avec « l’insertion professionnelle » des étudiants. Le marché du travail dicte toujours aux universités ce qu’elles enseigneront et à qui. Ce que les situs considéraient comme la livraison de « fournées de ‘cols blancs’ » spécialisés aux usines et bureaux du capitalisme et de la bureaucratie.

Depuis, le capitalisme a changé de visage. Les mines ont fermé, les usines textile ont été délocalisées, le nombre de chômeurs est passé de 300 000 à 6 millions. A quoi peut donc servir l’université actuelle ? La réponse nous est professée par la Chambre de commerce et le Learning Center de Lille 1 (anciennement « Bibliothèque universitaire »), ici réunis pour une journée d’études « XPERIUM – Lycéens et étudiants pour la Troisième révolution industrielle ».

Toutes les sections sont mobilisées. Des sciences « dures » – celles de la vie et de la Terre, mises au service du pilotage de la planète intelligente –, aux sciences « humaines », enrôlées dans l’ingénierie sociale et managériale. Lille 1 et sa nouvelle bibliothèque « Lilliad » sont d’ailleurs engagées dans la construction d’un « laboratoire citoyen des données » qui ouvrira en 2020 sous le nom d’EPIIC. Dans cet « Espace Pour Innover et expérimenter l’accès aux savoirs, à la Connaissance et la Culture dans la ville de demain », artistes et chercheurs auront la tâche de faire joujou avec la Big Data urbain (données de déplacements, caméras, données culturelles et sociales) pour inciter les citadins à adopter cette mentalité d’ingénieur de leur vie quotidienne. Mais derrière leur « innovation sociale et numérique », il sera surtout question d’espionnage à des fins de contrôle et de business.

Parcoursup et son monde

L’Université a donc le soin de former les fournées d’exécutants de cette « Troisième révolution industrielle », ingénieurs-réseaux, chercheurs en intelligence artificielle, en robotique industrielle, data scientists, entre autres pilotes de la ville cybernétique.

La sélection algorithmique par le logiciel Parcoursup donne aux étudiants un aperçu de ce qui les attend. Une fois diplômés, les futurs D.R.H. seront appelés à manager leurs équipes depuis un logiciel de gestion de compétences, à traiter leurs collaborateurs comme autant de données. Conformément à la division sociale du travail, il revient aux lycées professionnels de fournir les données au logiciel – agents d’accueil, de nettoyage, de sécurité, de vente, d’insertion, d’ambiance.

Refuser la logique de Parcoursup, c’est refuser de traiter les humains en objets statistiques.

Refuser cette logique pour soi aujourd’hui, c’est la refuser pour les autres demain.

Cette sélection algorithmique, déshumanisée, est symbolique de l’économie contemporaine. Nous n’avons pas atteint un tel niveau de chômage sans que les gains de productivité apportés par l’automatisation n’aient supprimé la nécessité d’une force de travail – celle des ouvriers jusqu’aux cadres. Le conducteur du T.G.V. n’est pas assisté par ordinateur, c’est le pilote automatique qui est assisté d’un auxiliaire humain.

Si l’Université doit se plier au marché du travail, pourquoi l’État continuerait à creuser sa dette en finançant des futurs chômeurs ? Les diplômés du supérieur, banquiers, avocats, assureurs, cadres de la fonction publique, journalistes, managers, profs de lettres, sont en voie de prolétarisation sous les coups de l’organisation technologique du travail, avant de disparaître sous ceux de l’intelligence artificielle et des Humanités numériques. On pourrait penser que c’est là un juste retour de bâton. Pourquoi les cadres et les chercheurs échapperaient-ils à une logique qu’ils ont eux-mêmes nourrie depuis l’après-guerre ? Pourquoi l’Université sortirait indemne de ce qu’elle enseigne ? Si la sélection à l’entrée de l’Université est toujours plus drastique, c’est peut-être que la Troisième révolution industrielle n’a plus besoin de ses rejetons.

Le refus de la sélection algorithmique de Parcoursup ne peut faire l’économie d’une critique de l’Université elle-même, et de ce techno-monde qu’elle alimente et qui l’affame en même temps.

Nous ne sommes pas des données.

Hors-sol, le 12 avril 2018

Pour aller plus loin :

Au nord de l’économie. Des corons au coworking

TomJo, Le Monde à l’envers, 2018.

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