janvier 12th, 2017 by admin

Au Centre dramatique national d’Aubervilliers le 3 novembre dernier, l’ancien dirigeant de Syriza Stathis Kouvelakis reconnaissait qu’à l’époque de la négociation de la dette de son pays, c’était « la confrontation ou la capitulation, il n’y avait pas de possibilité sociale-démocrate. »1 C’était le « fascisme » des créanciers ou la révolution. Mais les dirigeants grecs pouvaient-ils assumer, en cas de « confrontation », l’éventualité que les salaires ne soient pas versés, qu’il n’y ait plus de fonctionnaires, plus de banques ni même de gouvernement, et qu’il faudrait décréter l’autogestion généralisée ? Il y avait beaucoup à perdre pour tout le monde. Beaucoup trop pour un gouvernement.

Convergence d’opportunité. S’agissant de la confrontation avec la Loi Travail « et son monde », on pourrait tirer une certaine satisfaction d’un mouvement s’étant maintenu quatre mois et perturbant deux ou trois secteurs sensibles de l’économie. Mais qu’en restait-il deux mois plus tard, sinon les contradictions que les bricolages nuit deboutistes et les solidarités de circonstance devant la police avaient un temps écartées ? Le 14 septembre, la Fédération Mines énergie de la CGT braillait déjà, « Non à la fermeture de Fessenheim ! Non au démantèlement de la filière nucléaire ! ». Le 26 septembre, la CGT Dassault Aviations se félicitait de la vente de 36 chasseurs Rafale à l’Inde. Malgré le blocage des dépôts pétroliers et les baisses de production des centrales nucléaires, le slogan « Bloquons tout ! » n’avait visiblement plus la même signification pour tout le monde. Pour la CGT « radicalisée », le blocage de l’économie n’était que tactique, la visée restant la préservation du monde de la Loi Travail. Pour les autres, au contraire, le blocage serait pour ainsi dire stratégique.

Si c’est le monde ou rien, ce sera rien. Si le malentendu persiste, c’est que les bases du « monde » de la loi Travail n’ont pas été ébranlées, ni même critiquées. Ce monde, c’est celui du chômage de masse qui tire les droits et les salaires vers le bas, chômage dû pour partie à une automatisation qui rend caducs les appels à la réindustrialisation. C’est aussi, et à présent surtout, celui de l’ubérisation de l’économie dont la Loi El Khomri facilite la généralisation, tout en accordant un Compte Personnel d’Activité (CPA) pour « sécuriser » les « parcours professionnels » des nouveaux intermittents du travail, qui sont alternativement salariés et auto-entrepreneurs du numérique. Comme s’en réjouit la CFDT, anticipant la fin du salariat industriel, ce CPA représente l’« amorce d’un futur revenu minimum d’existence » tout à fait adapté à l’organisation du travail en économie dite « collaborative ». La loi Travail entérine donc, et alimente, la lame de fond technologique qui nous en nous désœuvrant. C’est ce monde-ci qu’il eut fallu bloquer.

Pour le Comité invisible, qui s’apprête à publier un bilan des « confrontations » de l’année 2016, « Le pouvoir est logistique », soit une reformulation dégradée de ce que Jacques Ellul nommait il y a soixante ans « Technique », ou que Pièces et main d’œuvre nomme depuis quinze ans « Technologie » : derrière le spectacle politicien, tout bloquer devient le seul moyen d’une confrontation véritable.2  Au cours du mouvement d’opposition à la Loi Travail, le Comité aurait assuré, pour galvaniser les foules et dissiper leurs craintes de pénuries, qu’« on n’a jamais vu cinquante millions de personnes se laisser mourir de faim. […] Bloquer l’économie véritablement, bloquer l’économie aussi en nous, c’est laisser derrière soi la peur de manquer. »3 L’hypothèse est aussi divertissante que L’An 01 de Gébé, mais tout aussi faible, tant notre survie quotidienne dépend techniquement et financièrement de l’économie globale, sans même compter les 58 réacteurs nucléaires en activité en France. La confrontation ne s’engagerait donc pas sans la peur de manquer, mais avec la nécessité de pallier les manques qui découleraient de la chute de l’économie ; avec la nécessité de limiter les dégâts d’un monde radioactif pour des millénaires. Notre dilemme est donc celui de la Grèce, les déchets nucléaires en plus : l’état d’urgence des gestionnaires du désastre global ou la confrontation. La situation est historiquement inédite. L’imagination nécessaire ne l’est pas moins.

1 « De Syriza à Nuit Debout : le printemps des peuples européens est-il déjà terminé ? »

2 À nos amis, Comité invisible, La Fabrique, 2014. De Jacques Ellul La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954, ou L’Illusion politique, 1965.

3 Lundi.am

Ceci est l’éditorial du journal Hors-sol#4 que vous retrouverez ici : http://hors-sol.herbesfolles.org/category/nous-trouver/