septembre 26th, 2015 by admin

Pour ceux qui n’auraient pas écouté France Inter toute la journée d’hier, lu La Voix du Nord depuis trois mois, vu les premières œuvres d’art et autres « Smart Pots de fleurs » investir l’espace public, sachez que ce soir Lille3000 inaugure ses quatre mois de « Renaissance » par une parade brésilienne. Vous êtes invités, c’est gratuit. Mais nous n’y serons pas pour les raisons évoquées ci-dessous et en pièce jointe.

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Il y a deuxpaon ans nous écrivions1 : « En 2004, Lille devait vernir son image pour attirer les investisseurs. Aujourd’hui, Lille3000 accompagne esthétiquement les stratégies des entreprises nouvellement débarquées. » Voyez le catalogue des expositions : « Paranoïa » présentait dans une expo-délire la reconnaissance biométrique (comme à Auchan et grâce à Euratechnologies), la vidéo-surveillance (comme dans le métro) ou la bio-ingénierie (comme à Eurasanté) . « Futurotextiles » exposait l’état de l’art industriel des fibres confectionnées par le Centre Européen des Textiles Innovants. « Dancing Machine » nous faisait vivre l’expérience froufroutante de l’intelligence artificielle « en croisant recherche scientifique et création artistique contemporaine. » C’est ça Lille 3000 : l’art et le business se nourrissent mutuellement.

Vous trouvez qu’on y va un peu fort ? Que c’est caricatural ? Écoutez l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault pendant l’inauguration de « Fantastic » en 20122 : « « Lille 3000″ est exemplaire de toute cette mobilisation. Je le disais [aux] acteurs économiques : 1 euro investi d’argent public, c’est 4 à 8 euros de retombées économiques. » On appelle ça une culture d’entreprise. Alors si les artistes collaborant avec Lille3000 font autant les profits des boîtes High Tech, qu’ils sont les sous-traitants du service com’ de la Métropole, qu’en sera-t-il de nous, les gueux, appelés à parader « à poils, à plumes et à paillettes » ? Nous serons, comme depuis 2004, les dindons de la farce.

C’est la Ville qui parade, pas nous

Un constat en forme de lapalissade : Lille 3000 est une entreprise de marketing territorial. C’est à dire que la culture ne sert pas à comprendre le monde, mais à promouvoir les objectifs des commerciaux. Vous trouvez encore qu’Hors-sol, « ils y vont un peu fort quand même » ?

Martine Aubry en 2005 dans Un nouvel art de ville : « Ma conviction est que c’est la qualité de vie dans une ville qui fait l’attractivité économique, et non l’inverse. C’est cet art de vivre ensemble qui attire aujourd’hui les investisseurs financiers et économiques et crée le développement. » Plus nous serons joyeux et rassemblés, mieux les investisseurs pourront nous toiser du haut de leurs beffrois, évaluant le bas peuple prêt à danser pour eux au rythme des sambas.

Aubry ne sera pas contredite par Pierre de Saintignon, candidat en perdition pour le Parti socialiste, défendant ainsi sa vision devant le petit monde du Théâtre régional réuni à Avignon cet été : « La Culture est l’élément central du jeu économique de notre région, pour le développement de l’emploi, de l’économie. » Une déclaration d’amour pour la « Culture » qui devrait aller droit au cœur de ses électeurs, utilisés ainsi comme simples mannequins de vitrine.

Si nous ne paradons pas ce soir, nous nous attristons de voir ces associations de quartier, ces écoles, ces centres sociaux et tout le petit peuple de Lille mis au pas d’une stratégie qui lui marche dessus.

Renaissance pour qui ?

La « Renaissance lilloise », c’est celle de la ville intelligente, des technologies intrusives, des applis publicitaires, du fichage des déplacements, des goûts et des activités des métropolitains. Inaugurée avec la carte PassPass dont chaque transporté se demande encore ce qu’elle lui apporte à part des amendes pour non-validation et un prix du ticket exorbitant, la prochaine « C’Art » sera inaugurée demain pour ficher les consommateurs de musées. C’est le deuxième effet Kiss Kool de la RFID métropolitaine. Qui aurait cru que parader ou aller au musée alimenterait un vaste fichier ?

Euratek, Eurasanté, Haute Borne, Zone de l’Union, Auchan-Decathlon-Kipsta, Cap Gemini, Microsoft, IBM : voilà la gueule des emplois d’ingénieurs, de bac+8 et de CSP+, qui font la Renaissance lilloise et pour laquelle nous devons parader. « Ce n’est pas n’importe quelle recherche qui s’implante dans la région… » se réjouit Sandrine Rousseau, candidate verte aux Régionales, quand il s’agit d’accueillir cette année le Commissariat à l’énergie atomique (CEA).3 « Le CEA tech a pour vocation première d’assurer une passerelle entre la recherche fondamentale et les applications industrielles. » Cette soi-disant écologiste antinucléaire n’a pas même la décence de déplorer que le fleuron de l’informatique française, dont le plus gros ordinateur européen (le TERA-100) sert à la simulation d’explosions atomiques, vienne « irradier » de son savoir-faire militaro-technologique la Renaissance régionale. Et que dire des 40 millions d’euros d’argent public claqués pour 50 emplois directs ? Soit 1 million par personne ? Qu’elle est bien comme ça, la Renaissance lilloise : minable dans sa grandiloquence.

Une Renaissance faite – et payée – par les Lillois, mais contre eux. Depuis 2004, Lille détient le record de France d’augmentation du prix de l’immobilier : + 83 % entre 2004 et 2012, contre 82 % à Paris !4 Sachant cela, il n’est pas besoin d’attendre les résultats du Front National ou de l’abstention aux prochaines régionales pour constater le divorce entre la classe politique et ses sujets.

Méfions-nous des mystifications

Une fois que tout est fait, que les entreprises sont installées, les budgets débloqués, la RFID, la vidéo-surveillance, la biométrie, les bornes tactiles installées dans les bibliothèques, les musées, les écoles, les centres commerciaux et les transports, Martine Aubry demande si l’on veut bien « retrouver l’esprit de la Renaissance, lorsque l’Europe est sortie du Moyen-Age en plaçant l’homme au cœur de la société, avec une ouverture au monde, en favorisant le progrès et en magnifiant la nature. »5 Cette époque – certes contradictoire d’explorations maritimes, de reproduction des idées par l’imprimerie, de révolution copernicienne, de développement des arts, des humanités et de la raison se trouve aujourd’hui retournée par l’élite locale pour bâtir sur les ruines du vieux modèle industriel un technocapitalisme assurément déshumanisé dans lequel nous ne trouverons notre « place » qu’en nous adaptant, et non en le transformant. Car si la Renaissance redécouvre, aussi, la démocratie grecque, c’est avant le fait accompli qu’il fallait nous poser la question du modèle de développement que nous voulons. Et ce ne sont pas de grotesques simulacres de participation citoyenne tel le Parlement du Savoir Régional qui changeront quoi que ce soit à la Renaissance virtuelle, technologique, et par là même déshumanisante, de la Métropole et de la Région.

Vous vouliez nous faire marcher ? Eh bien, dansez maintenant !

Hors-sol, 26 septembre 2015

Notre tract au format pdf : Paradez

1. Natures artificielles : l’art de nous acclimater à la technopole, tomjo, 2013.

2. 6 octobre 2012, gouvernement.fr

3. La Voix du Nord, 21 novembre 2014

4. La Voix du Nord, 2 juin 2012.

5. Le Monde, 21 mai 2015.

septembre 15th, 2015 by admin

En quoi la photo d’un enfant mort sur la plage serait-elle moins légitime qu’une représentation statistique ? Pourquoi refuser de s’en émouvoir, et préférer le calcul froid et lointain, quand une indignation passagère peut alimenter une pensée critique ? L’art de la photographie n’est-il pas un savoir-faire aussi respectable que celui des reportages, des romans, des films ?

A voir le nombre de morts en Méditerranée, la métaphore du zombie pourrait être une représentation tout aussi acceptable de ces exilés fuyant la guerre si la production cinématographique actuelle n’encourageait le spectateur à se cloîtrer chez lui, armé jusqu’aux dents contre l’invasion des barbares aux portes de l’Occident. C’est pourquoi nous reproduisons aujourd’hui notre entretien avec Alain Musset, géographe amateur de science-fiction critique, dans lequel nous pouvons lire que les films de zombies participent du fait que « nos sociétés contemporaines jouent sur la peur pour se maintenir », alors qu’ils portaient naguère une charge autrement plus subversive contre la société contemporaine.

L’entretien avec Alain Musset est ici : Entretien A. Musset

Romero n’utilisait-il pas la métaphore du zombie pour dénoncer les pousseurs de caddies que nous sommes devenus ? Plutôt qu’un repoussoir, le zombie n’est-il pas plutôt chacun de nous, affalés devant un écran, étrangers aux autres et à nous-mêmes, fatigués de devoir s’updater en permanence aux nouvelles organisations du travail et de la vie en société ? « L’individualisation du sens, en libérant des traditions ou des valeurs communes, dégage de toute autorité. Chacun devient son propre maître et n’a de compte à rendre qu’à lui-même. Le morcellement du lien social isole chaque individu et le renvoie à sa liberté, à la jouissance de son autonomie ou, à l’inverse, à son sentiment d’insuffisance, à son échec personnel. » Jusqu’à Disparaître de soi, titre d’un récent ouvrage de David Le Breton. C’est pourquoi nous republions ici notre entretien avec son auteur, soumettant ainsi une autre signification possible du genre zombie.

Entretien avec David Le Breton : Trop dure la vie

D’autres textes et reportages sur le stade zombie du capitalisme sont à lire dans notre journal papier. À Metaleurop, là où cent ans de « richesses » métallurgiques ont pourri la terre et ses habitants pour plusieurs siècles. À Fukushima, où chacun se doit de devenir le spécialiste de sa survie en milieu radioactif. À Roubaix, où les ouvriers du textile refusèrent, par le bris de machines, de devenir des travailleurs robotisés.

Les points de vente dans la métropole lilloise sont répertoriés ici : Nous trouver

Vous pouvez commander ce numéro pour 3€ (frais de port compris) en envoyant un chèque à l’ordre de « L’A.S.P.I. » à Hors-sol, 14 rue des Tours, 59 000 Lille.

Enfin, Pièces et main d’œuvre nous a récemment proposé une autre vision du stade « mort-vivant » de la nature et de la reproduction par la publication d’un article d’André Gorz de 2003 intitulé «… Ou vers une civilisation posthumaine ? ».

Bonnes lectures.

Hors-sol.

Nb : Les Monades urbaines est un roman dystopique écrit par Silverberg dans lequel 75 milliards de terriens survivent dans des technopoles totalitaires appelées Monades.