mai 18th, 2014 by admin

Le nouveau président de la communauté urbaine de Lille Damien Castelain est maire « centre droit » d’une commune de 900 habitants. Il va gérer la quatrième métropole française, un million d’habitants et 1,6 milliards d’euros, avec des communistes, des socialistes, des écologistes, des centristes et des UMP. Étonnant ? Non. Depuis Mauroy, le « consensus communautaire » a réconcilié les beffrois de la mairie socialiste et de la Chambre de commerce. Plus d’idéologie, paraît-il, mais du pragmatisme. Comme tous les candidats, Castelain souhaite « préparer l’avenir » grâce au « développement économique » : en père de famille pour les finances, en ingénieur pour les infrastructures, en chargé de com’ pour le « rayonnement ». La veille du premier tour, il reconnaissait qu’un conseil communautaire fait moins de politique que de la gestion de ressources humaines et techniques : « quand on pose un tuyau, peu importe que l’on soit de droite ou de gauche. »1 Ancien ingénieur d’études en aménagement, Castelain « se lance » en politique par amour « du développement des cités, de l’urbanisme », et devient en 2008 le premier vice-président à l’écologie urbaine auprès d’Aubry. Ses co-listiers lui reconnaissent « une compétence technique au dessus de la moyenne. Ce sera un président pragmatique. » Compétence, technicité et pragmatisme, voilà les qualités requises pour être élu communautaire. Nul doute que les élus communistes ou UMP sont tout aussi compétents. Dès lors, pourquoi ne piloteraient-ils pas ensemble la « mégamachine » lilloise ?

L’étiquette politique n’a aucune importance, Paris, Grenoble ou Bordeaux concoctent les mêmes recettes pour un même développement, assurant à la fois « dynamisme » et « qualité de vie » : écoquartiers, transports doux, centre-villes piétons, baroufs culturels et pôles de compétitivité font « l’attractivité » de leur « territoire ». Les villes se tirent la bourre, s’arrachant les entreprises innovantes et leur petite bourgeoisie connectée – ingénieurs, techniciens, cadres du tertiaire. À l’approche des élections municipales, « Lyon se veut une  »smart city » en pointe sur les innovations numériques » pendant que Lille chante « l’avènement de la brique 2.0 ».2 Ces deux villes de gauche sont-elles moins innovantes que la droitière ville de Nice qui vient d’inaugurer le premier « boulevard connecté » ? « 200 capteurs ont été installés en haut des lampadaires, dans la chaussée, sur des containers, permettant ainsi d’exploiter et de croiser en temps réel des données sur la circulation, l’éclairage public, la propreté ou encore la qualité de l’air. »3 La technologie est ce nouveau grigri des collectivités qui transformera le béton en or et les microparticules en oxygène.

Prétendument durable, assurément connectée, quelle métropole n’a pas son programme pour une ville plus « intelligente », « ubiquitaire », « smart » ? Tautologie du développement métropolitain, la ville du futur offre des services innovants pour amadouer les investisseurs innovants : « Nous voulons créer à Lyon un mode de vie particulier et unique qui puisse [...] attirer de nouveaux habitants », annonce l’élue lyonnaise aux nouvelles technologies.4

Le pirate virtuel de la cité virtuelle sait-il qu’il est la cible réelle de l’État et des industries technologiques ? Caisse des dépôts et consignations, Ministère de l’écologie ou plans de rénovation de l’habitat allongent les budgets pour amorcer la pompe des nouvelles filières industrielles. L’univers ludique de la « smart city » lui fait-il oublier qu’il est fiché à chaque instant par les opérateurs de la « ville intelligente », affrété dans un espace fluide mais domestiqué, ludique mais sécurisé, pour assurer la marche de l’économie locale ?

Certes, la vision utilitaire du territoire n’est pas récente. L’avènement du capitalisme a organisé la ville pour les besoins de la marchandise. Au 18ème siècle, les places de marché et les axes de communication sont le lieu de travail des premières bourgeoisies commerçantes. Au 19ème, les logements s’entassent aux abords des usines, des ports et des gares. Tout au long du 20ème siècle, la ville est le réceptacle des bureaucraties commerciales et publiques en expansion, tours de béton, de verre et d’acier abritant sièges sociaux, banques, administrations. Si les technologies de la smart city accentuent ce processus de mise au pas des territoires, elles doivent aussi répondre à des enjeux inédits.

Écologiques, d’abord : surpopulation et embouteillages, raréfaction et hausse des prix des matières premières, aléas climatiques et pollutions. Autant d’externalités contre-productives, d’effets négatifs induits par le développement industriel, que les pouvoirs locaux surveilleront par l’interconnexion de capteurs, puces RFID, GPS et caméras de surveillance. Le prix à payer pour polluer mieux et plus longtemps sera celui d’une ville sous contrôle, substituant la vieille supervision des infrastructures urbaines par leur « hypervision » technologique.

Démocratiques, ensuite. Les nouveaux moyens de communication et l’ouverture des données publiques (« open data ») permettraient aux pouvoirs locaux de réparer leur démocratie en panne. Plaçant le « citoyen/usager […] au cœur des dispositifs » urbains, un ciblage individuel personnalise tarifs et services municipaux selon les « besoins » des participants. Le client/usager « devient lui-même producteur d’informations [...] en opérant un retour d’expérience sur l’état de fonctionnement des services. L’utilisation des systèmes d’information et des moyens de communication internautiques permettent à l’habitant de signaler à la collectivité un dysfonctionnement, créant une boucle de rétroaction allant des utilisateurs aux fournisseurs de services. »8 Par définition, une boucle de rétroaction fonctionne avec des rouages. Renouvelant les discours de participation des habitants et de transparence des collectivités, les technologies de communication permettraient au citadin d’élaborer la ville à sa guise. Cette « personnalisation de masse » de la ville rappelle les « Silent disco », discothèques dans lesquelles les nouveaux urbains dansent ensemble mais seuls, casque vissé sur la tête, écoutant la musique de leur choix. Dans une smart city, la domestication des citadins est désormais « interactive ». Ne dites plus « ville sous contrôle » mais « plate-forme collaborative ».

Hors-sol, mai 2014.

Le texte en entier, au format brochure : Smart city Brochure

1 La Voix du Nord, 19 mars 2014.

2 Le Monde, 20 février et 18 mars 2014.

3 « A Nice, Cisco inaugure un premier  »boulevard connecté » », urbanews.fr, 2 juillet 2013.

4 Karine Dognin-Sauze citée par Courrier International, 5 décembre 2013.

5 Le point sur les villes intelligentes, Commissariat général au développement, septembre 2012.