juillet 2nd, 2013 at 9 h 01 min by admin

Quand Euratechnologies ou IBM parlent d’« intelligence », il faut entendre la capacité des machines à se substituer à nos capacités humaines de comprendre et mettre du sens. En voici deux illustrations entendues à Lille par des promoteurs de la « ville intelligente ». EuraRFID et IBM.

Les capteurs de température et d’humidité ouvrent automatiquement les fenêtres, baissent les volets, enclenchent le chauffage ou l’air conditionné, et envoient la consommation énergétique sur un mobile. Bienvenue dans la smarthome d’Euratechnologies. La maison qui pense à votre place. Les technologies qui remplacent votre cerveau. Nous profitons des « Portes ouvertes de l’excellence » pour visiter Euratechnologies et sa « maison du futur ». Réseaux de capteurs, RFID, le public est venu s’imprègner des applications mises au point par les universités et start-up locales.

Le directeur d’EuraRFID Chekib Gharbi continue la visite. Derrière nous la porte se referme automatiquement. « L’ordinateur a détecté ce qu’il y a dans votre frigo et votre étagère. Il vous propose une recette de cuisine en fonction. » Et peut directement passer commande au supermarché. Vous approchez votre IPad du logo Transpole et recevez automatiquement l’horaire du prochain bus, le nombre de V’Lille ou de places de parking disponibles, l’état de la circulation. Vous êtes géolocalisés et téléguidés. Dans l’armoire à pharmacie, les boîtes de médicaments sont pucées. Quand vous en attrapez un, l’écran informe si oui ou non vous avez le droit de le prendre. C’est selon votre ordonnance médicale. Idem pour la bibliothèque. L’étagère a repéré le bouquin retiré, enregistre l’information, est capable de dire combien de fois le livre a été emprunté, et par qui. « Plus que les particuliers, cette application intéresse surtout les bibliothécaires », précise M. Gharbi – les bibliothèques lilloises sont d’ailleurs en train de s’équiper.

À plusieurs reprises, le vendeur de gadgets justifie cette vie assistée par ordinateur en ce qu’elle rend celle des personnes âgées et dépendantes plus facile et plus sûre. Or, ces technologies de contrôle et d’automatisation ont vocation à s’étendre au delà des maisons de retraite. Ainsi tout le monde adoptera un mode de vie sénile et dépendant – dépendant des outils technologiques. Autre exemple : en même temps que l’habitat « intelligent », EuraRFID et les Eaux du Nord travaillent à un projet de sécurité sur les chantiers : « Il s’agit d’expérimenter un système permettant de géolocaliser les ouvriers et les mini-pelles afin de réduire tout risque d’accident (émission d’alerte en cas d’une possible collision). »1 Ainsi nous déléguons une part de vigilance et de libre arbitre aux machines. Et permettons surtout aux chefs de chantier de contrôler à distance et a posteriori le travail des ouvriers.

Seconde illustration, toujours à Euratechnologies, trois jours plus tard. Le patron d’IBM vient annoncer avec Aubry et Montebourg la création d’un IBM Services Center et de 700 emplois. Tout le monde peut présenter sa candidature, indépendamment de son origine sociale ou de son niveau d’études : « On n’a pas besoin d’être bon en culture générale pour être brillant dans le numérique, annonce Alain Benichou, président d’IBM France, il suffit d’être efficace, de prendre des décisions rapidement. Alors on trouve ces talents partout, dans les classes moyennes, dans les quartiers. D’ailleurs il y a déjà 40% de femmes chez IBM. » En plus de présumer de l’inculture des classes populaires et des femmes, le président d’IBM admet qu’il suffit de parler le langage de la programmation informatique et de l’efficacité pour travailler à IBM ; que la machine permet l’égalité en nous réduisant tous à l’état d’outil fonctionnel ; que la machine supprime les inégalités culturelles en supprimant la culture ; et donc qu’il n’y a pas besoin d’être intelligent pour « bâtir une planète plus intelligente ».2

La « planète intelligente » est donc une entreprise de décervelage faite par des décervelés.

Hors-sol, 2 juillet 2013.

1. Note de presse « Une chaire industrielle  »Réseaux urbains intelligents – Eau » pour la Ville de demain », CITC-EuraRFID, Université Lille 1, Eaux du Nord, 2013.

2. ibm.com/smarterplanet/

À propos des projets locaux de ville « intelligente », lire L’Enfer Vert, tomjo, L’Echappée, 2013 ou Pourquoi il faut fermer Euratechnologies, Hors-sol, 2013.

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