juillet 31st, 2013 by admin

« Natures artificielles » : cet oxymore nomme la fuite en avant technologique vers l’hybridation du vivant et de la machine. La contradiction entre nature et culture est réputée obsolète – la technologie l’ayant digérée au profit de l’innovation économique. Naturaliser l’artifice technologique et nous acclimater à l’artificialisation de la nature, voilà le sens de cette expo présentée à la gare Saint Sauveur au printemps 2013. Son propos soit-disant « transgressif » n’étant qu’une pièce du discours officiel, les artistes ne font qu’esthétiser ces « transgressions » technologiques qui nous précipitent dans un « néo-milieu naturel » : le monde-machine.

Certes, à toutes les époques l’art dominant est celui de la classe dominante, à des fins de célébration aussi bien vis-à-vis d’elle-même que des classes dominées. Le pouvoir se montre en beauté et manifeste par là même son génie. Ce que nous dit « Natures artificielles » et des milliers de manifestations semblables chaque année en France et dans le monde, c’est que nous sommes bien à l’ère technologique et dans la technosphère, dont la technocratie est la classe dominante.

Les vieux modernes ont le Musée de La Piscine à Roubaix pour se souvenir des fastes révolus de l’industrie textile – ceux qui ont contaminé aux solvants les sols et les canaux. Les jeunes postmodernes ont la Gare Saint Sauveur pour s’abreuver de l’état d’esprit technologique : primat du « ressenti » sur la connaissance objective, perte de repères sensoriels et distorsion de la réalité, troubles de l’identité, imbrication du vivant et de la machine, et réalité virtuelle.

Capitale européenne de la culture en 2004, Lille devait vernir son image pour attirer les investisseurs. Aujourd’hui, Lille3000 accompagne les stratégies de développement des entreprises nouvellement débarquées. Pendant que Lille métropole artificialise la vie des citadins depuis ses pôles de compétitivité, Lille3000 technologise nos imaginaires pour nous asservir à l’e-monde de demain.

Début de la visite ici : Natures artificielles

Photo : Pierre de Saintignon, Jean-Marc Ayrault, Didier Fusillier et Martine Aubry sont à Euratechnologies pour l’inauguration de « Fantastic ».

juillet 14th, 2013 by admin

Éric Quiquet, élu vert aux transports, Philippe Vasseur, président de la Chambre de commerce, et Jean-François Caron, élu vert régional, conversaient ensemble de la « transition écologique » promise par le gouvernement Ayrault. Écologistes, patrons et citoyens associatifs étaient plus de 300 ce mercredi 10 juillet 2013 dans les locaux de LMCU pour communier dans cette fuite en avant productive mais verte : la « troisième révolution industrielle » de Jeremy Rifkin, qui n’attend plus que sa béatification. Ce « catalyseur », selon les mots de l’élue verte à la recherche Sandrine Rousseau[1], rendra son « Master plan » pour la Région Nord-Pas de Calais le 25 octobre prochain lors du « World forum » – le raout annuel du patronat local. Nous vous en avons déjà dévoilé la teneur dans L’Enfer Vert : l’optimisation sous contrainte technologique grâce aux cartes à puce RFID, aux réseaux d’eau et d’électricité « intelligents », et aux énergies supposées renouvelables. « Nous devons travailler sur l’innovation : réseaux, production et stockage d’énergie, efficacité énergétique mais aussi sur les changements de comportement… » clame Jean-François Caron, la tête de gondole Europe-Écologie du Conseil régional. La question n’est pas celle de notre modèle de développement, mais comment le faire perdurer malgré ses « externalités négatives », tout en solidifiant les marges de profits des entrepreneurs présents. Nos « comportements » s’y soumettront.

Notre région ne se remettra déjà pas des deux premières révolutions industrielles qui ont saccagé les paysages, contaminé l’eau, la terre et la santé des ouvriers dans l’absurdité du travail à l’usine. Alors ils y vont de plus belle. Les nécessités de la « Crise » rejoignant celles de notre survie, tous les espoirs se portent sur ces nouvelles technologies qui créent de l’emploi et contraignent nos comportements vers la baisse des rejets de gaz à effet de serre – paraît-il. Avec la RFID (déjà présente dans la carte de transports Pass Pass), les compteurs Linky et les smartphones, nos faits et gestes seront enregistrés et optimisés comme dans une vulgaire chaîne logistique. Ce qu’il nous en coûtera ? La liberté de vivre et de se déplacer sans l’œil d’un mouchard écologique. Chekib Gharbi, le directeur d’EuraRFID, était d’ailleurs présent à cette sauterie sur la « transition énergétique » pour vendre sa ville « intelligente » : Sunrise[2] ou la smarthome, cette maison automatisée qui saura tout de notre mode de vie[3].

« La transition énergétique a déjà commencé », se gratifie Jean-Claude Baudens, le directeur régional d’ERDF (La Voix du Nord, 10 juillet 2013). Et le convoyeur d’énergie nucléaire d’évoquer le développement de l’éolien pour justifier ses nouvelles lignes à très haute tension et ses compteurs électriques Linky – Jean-Marc Ayrault vient d’annoncer leur généralisation grâce à ses « Investissements d’avenir »[4]. Pour ERDF comme pour les autres, ce qu’ils appellent « transition énergétique » est l’installation de nuisances supplémentaires sans toucher aux bases de l’économie actuelle. EDF se défend corps et biens pour prolonger la durée de vie de ses centrales – dont celle de Gravelines, la plus puissante d’Europe – pour trente années encore. Les technologies numériques sont la principale source d’augmentation de production électrique : les data centers consomment 7% de l’électricité en France, soit sept fois plus qu’en 2005 ; en 2020 aux États-Unis, ils rejetteront autant de CO2 que les avions, prédit Le Figaro du 22 avril 2010. Que dire des poubelles à ciel ouvert de matériel informatique ? Que dire du métro automatique qu’Éric Quiquet s’apprête à rallonger ? ; du data center propre à ingérer les quantités de bits informatiques envoyés par les cartes Pass Pass ? Ils sont tous de gourmands consommateurs d’énergie nucléaire. Quant aux éoliennes ou aux panneaux photovoltaïques, si le vent et le soleil sont renouvelables, la silice, les terres rares et métaux précieux qui entrent dans leur fabrication sont, quant à eux, tout-à-fait épuisables et nuisibles. Voir les mines d’extraction chinoises pour nourrir votre dégoût des énergies « renouvelables ».

Le modèle de développement des Verts est le même que celui des transporteurs, d’EDF et des militants des nouvelles technologies. Leur Troisième révolution industrielle comme leur « transition énergétique » sont aussi nocifs pour l’environnement et notre santé que pour notre liberté de choisir une vie digne d’être vécue. Nous les rejetons en bloc.

Tomjo

1. http://elus-npdc.eelv.fr/2013/07/11/la-troisieme-revolution-industrielle-est-en-marche/

2. « Pourquoi il faut fermer Euratechnologies »,  hors-sol, mars 2013.

3. « Planète  »intelligente », planète décervelée », hors-sol, juillet 2013.

4. « Humanité 2.0 : Linky, l’Enfer Vert et le techno-totalitarisme », Pièces et main d’œuvre, juillet 2013.

juillet 2nd, 2013 by admin

Quand Euratechnologies ou IBM parlent d’« intelligence », il faut entendre la capacité des machines à se substituer à nos capacités humaines de comprendre et mettre du sens. En voici deux illustrations entendues à Lille par des promoteurs de la « ville intelligente ». EuraRFID et IBM.

Les capteurs de température et d’humidité ouvrent automatiquement les fenêtres, baissent les volets, enclenchent le chauffage ou l’air conditionné, et envoient la consommation énergétique sur un mobile. Bienvenue dans la smarthome d’Euratechnologies. La maison qui pense à votre place. Les technologies qui remplacent votre cerveau. Nous profitons des « Portes ouvertes de l’excellence » pour visiter Euratechnologies et sa « maison du futur ». Réseaux de capteurs, RFID, le public est venu s’imprègner des applications mises au point par les universités et start-up locales.

Le directeur d’EuraRFID Chekib Gharbi continue la visite. Derrière nous la porte se referme automatiquement. « L’ordinateur a détecté ce qu’il y a dans votre frigo et votre étagère. Il vous propose une recette de cuisine en fonction. » Et peut directement passer commande au supermarché. Vous approchez votre IPad du logo Transpole et recevez automatiquement l’horaire du prochain bus, le nombre de V’Lille ou de places de parking disponibles, l’état de la circulation. Vous êtes géolocalisés et téléguidés. Dans l’armoire à pharmacie, les boîtes de médicaments sont pucées. Quand vous en attrapez un, l’écran informe si oui ou non vous avez le droit de le prendre. C’est selon votre ordonnance médicale. Idem pour la bibliothèque. L’étagère a repéré le bouquin retiré, enregistre l’information, est capable de dire combien de fois le livre a été emprunté, et par qui. « Plus que les particuliers, cette application intéresse surtout les bibliothécaires », précise M. Gharbi – les bibliothèques lilloises sont d’ailleurs en train de s’équiper.

À plusieurs reprises, le vendeur de gadgets justifie cette vie assistée par ordinateur en ce qu’elle rend celle des personnes âgées et dépendantes plus facile et plus sûre. Or, ces technologies de contrôle et d’automatisation ont vocation à s’étendre au delà des maisons de retraite. Ainsi tout le monde adoptera un mode de vie sénile et dépendant – dépendant des outils technologiques. Autre exemple : en même temps que l’habitat « intelligent », EuraRFID et les Eaux du Nord travaillent à un projet de sécurité sur les chantiers : « Il s’agit d’expérimenter un système permettant de géolocaliser les ouvriers et les mini-pelles afin de réduire tout risque d’accident (émission d’alerte en cas d’une possible collision). »1 Ainsi nous déléguons une part de vigilance et de libre arbitre aux machines. Et permettons surtout aux chefs de chantier de contrôler à distance et a posteriori le travail des ouvriers.

Seconde illustration, toujours à Euratechnologies, trois jours plus tard. Le patron d’IBM vient annoncer avec Aubry et Montebourg la création d’un IBM Services Center et de 700 emplois. Tout le monde peut présenter sa candidature, indépendamment de son origine sociale ou de son niveau d’études : « On n’a pas besoin d’être bon en culture générale pour être brillant dans le numérique, annonce Alain Benichou, président d’IBM France, il suffit d’être efficace, de prendre des décisions rapidement. Alors on trouve ces talents partout, dans les classes moyennes, dans les quartiers. D’ailleurs il y a déjà 40% de femmes chez IBM. » En plus de présumer de l’inculture des classes populaires et des femmes, le président d’IBM admet qu’il suffit de parler le langage de la programmation informatique et de l’efficacité pour travailler à IBM ; que la machine permet l’égalité en nous réduisant tous à l’état d’outil fonctionnel ; que la machine supprime les inégalités culturelles en supprimant la culture ; et donc qu’il n’y a pas besoin d’être intelligent pour « bâtir une planète plus intelligente ».2

La « planète intelligente » est donc une entreprise de décervelage faite par des décervelés.

Hors-sol, 2 juillet 2013.

1. Note de presse « Une chaire industrielle  »Réseaux urbains intelligents – Eau » pour la Ville de demain », CITC-EuraRFID, Université Lille 1, Eaux du Nord, 2013.

2. ibm.com/smarterplanet/

À propos des projets locaux de ville « intelligente », lire L’Enfer Vert, tomjo, L’Echappée, 2013 ou Pourquoi il faut fermer Euratechnologies, Hors-sol, 2013.