Coup d’arrêt au progrès

Il n’y a guère que les aménageurs de territoires numériques pour estimer que l’humanité n’a jamais connu d’époque meilleure que la nôtre. Nous avons pourtant tous sous les yeux le résultat on ne peut moins virtuel d’une interminable séquence de progrès sans merci : dérèglements climatiques et perturbations hormonales, cinquième continent de plastique et morbidité des sols, pénuries d’eau potable et déchets radioactifs éternels – pour ne citer que les seules calamités environnementales. À écouter les gestionnaires de ce chaos, les « solutions » à ces « dysfonctionnements » seraient, sinon déjà à l’œuvre, du moins aussi prometteuses que les précédentes, c’est-à-dire toujours plus technologiques, contraignantes et globales : aux ingestions prescrites s’ajouteront les effets secondaires du traitement.

Où mieux que depuis le Nord-Pas de Calais faire état de cet horizon obscurci ? Là où le chômage et la misère appelleraient soi-disant la reconduite d’une économie autant pourvoyeuse d’emplois que de cancers ; où les plus ambitieux n’ont comme programme politique que le retour à l’heureux temps de ces « Trente Glorieuses » pilotées par un paternaliste État-patron. Cette époque de développement industriel, en particulier nucléaire, dont nous avons aujourd’hui à gérer les « externalités négatives », ne laissait espérer aucune réappropriation ouvrière ou citoyenne susceptible d’adoucir son caractère inhumain. Après quarante ans de perfectionnement technologique et de globalisation, que dire encore des utopies cybernétiques à la Rifkin, dont la société prétendument « horizontale » et en « réseau » ne promet rien d’autre qu’un surcroît de soumission au règne de la technocratie ?

« Toutes les idées intellectuelles sont tellement subordonnées à la physique de la nature que les comparaisons fournies par l’agriculture ne nous tromperont jamais en morale », remarquait le Marquis de Sade. C’est ainsi qu’il faut comprendre notre dénonciation d’un monde hors-sol : à l’insipidité et la toxicité de notre environnement répond un fatras d’idées austères et désastreuses, dont les plus avant-gardistes font le lit culturel du capitalisme technologique. Quand de pseudo-rebelles postmodernes « déconstruisent » toute idée de nature, les industriels font de leur idéologie une réalité marchande. Les dernières avancées biotechnologiques dans la création d’une nature de synthèse, l’hybridation de l’homme et la machine, la convergence entre réel et virtuel, nous offrent un aperçu concret de ce transhumanisme.

Après plusieurs années passées à tenir un simple blog, nous faisons le journal que nous aimerions lire. Hors-sol ne se limitera pas à une critique spécialisée des technologies considérée comme une « cause » parmi d’autres dont il ne faudrait pas hiérarchiser l’importance. Il proposera une critique du capitalisme présent, dont la technologie est plus que jamais la condition de son expansion : d’abord pour survivre à ses propres méfaits, ensuite pour renouveler ses marchandises et rationaliser ses procédés. Nous n’avons ni programme ni propositions réconfortantes. À l’abri de la (contre) expertise, Hors-sol sera fait d’enquêtes, de reportages, de rencontres et de tout ce que nous jugerons utile pour mettre un premier coup d’arrêt au Progrès. Critiquer la vieille industrie comme la nouvelle, voici la tâche que nous nous donnons avec ce journal.

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